‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 152 sur 226 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Une salie da palais arabe de Saragosse.

MARSÎLE, ROI D'ARAGON, BRAVONËL.

. fiRÀVONËL. — Ce n'est pas le roi qui répond, mais Bernard; c'est Bernard qui prend à cœur ton offense. îl est appelé bâtard par leur loi, ce qui est la cause de ses hauts faits et de ses colères. Mais c'est un homme d'une valeur telle que je ne désespère pas de le voir un jour roi de Castille , de Léon et des Asturies > car, outre les Neuf Espagnols de la Renommée*, il est, dit-on, le dixième. îl ne s*ex-

4 . Lope fêsâftisit daâii cette seëne la vérité hi&toriqtie deâ caraet^res.

% Imitation de ce qu*ou appela dans tout le moyen âge, et même jusqu'au seizième siècle, les Neuf Preux de la Renommée. C'étaient Heetor, Josué, Judu Machabée, Arthur) Alexandre, Céaar) Roland, Olivier et Godefroy de Bouillon.

plique pas tout à fait clairement, vu Timportance du secret; seulement, le bruit circule dans tout le peuple qu'Alphonse,

/ de son chef, prétend livrer l'Espagne à la France. Si Bernard s'oppose à ce dessein, il sert par là même ton intérêt,

•' car, si Gharlemagne entre, la lance haute, en Espagne, tu perds aussitôt TAragon et la Catalogne. Du large Douro au Minho rapide, et de Valladolid à Gompostelle, toute la population, jusqu'aux enfants, demande l'épée et la rondache, et le vieil Alphonse a dépouillé la blanche hermine pour revêtir le haubert d'Allemagne. Nuit et jour la garde veille depuis Léon jusqu'aux pics glacés des montagnes.

MARSiLE. — Bravonel, si le projet du Chrétien s'effectue, si Charlemagne envahit Roses et Perpignan, s'il franchit en ennemi les montagnes de Jaca, vainement je tenterai de défendre mon royaume d'Aragon. Si j'ai à lutter d'une part contre les terribles Francs, de l'autre contré les Léonais, comment y suffire? Donc, longue vie à Bernard, longue vie au Castillan de Carpio qui, à l'encontre de son roi, veut défendre les débouchés de la Navarre à Charlemagne. Si Alphonse n'a pas d'héritier de son sang, qui l'empêche de donner l'investiture de l'Espagne à un neveu, ou à quelque autre proche parent ?

BRAVONEL. — Sou desseiu lui est inspiré par la haine qu'il porte à Bernard. Il tient dans les fers d'une sombre prison le malheureux comte don "Sancho Diaz, et il a renfermé dans le cloître d'un monastère celle qui, bien malgré lui, est devenue la mère de Bernard. Je t'apprendrai, si tu l'ignores , qu'un monastère est une sainte maison remplie de femmes vouées pour toute leur vie au culte de Dieu et des saints. Alphonse tient les deux prisonniers séparés, de peur que leur mariage ne légitime la naissance de Bernard. C'est à un étranger qu'il livre injustement son héritage. Déjà il le presse de partir, pour te chasser de TAragon. Mais, lis cette lettre de Bernard. Peut-être trouverons-nous quelque moyen de lui barrer le passage.

MARSILE. — Volontiers.

(H reçoit la lettre des mains de Bravonel et lit. )

« Bernard de Carpio à Marsile, roi de Saragosse, salut :

« Charles, roi de France, est sur le point de venir nous « chasser d'Espagne parce que mon oncle a promis de lui (( livrer Léon, la Galice et les Asturies. Si tu m'appuies avec (( quelque secours d'infanterie et de cavalerie, je me charge « d'y mettre obstacle. Comme sceau de notre alliance je te (( demande la main de la nièce de l'empereur de Constanti- « nople, que tu as en ton pouvoir depuis le jour où le frère « de Paléologue vint en Espagne. Animé par elle et sou- « tenu par toi, j'espère devenir l'héritier de Castille, et te « protéger dans la possession de l'Aragon et de la Gatalo- « gne. Dieu te garde, etc.

« Bernard de Carpio. »

BRAVONEL. — La propositiou doit t'agréer.

MARSILE. — Je dois toute ma reconnaissance à Bernard. Par la résistance qu'il oppose à Charles, l'Aragon se trouve protégé contre la France. Je donnerai des troupes à ce Goth vaillant, et j'irai en personne au rendez-vous indiqué, car bien que tu représentes ma qualilé, j'ai k défendre ma couronne^ et celle d'Aragon. Volontiers je lui accorde la main de la nièce de feu l'empereur Constantin ^ que l'on appelle la Perle de Tolède, parce que de Constantinople elle suivit son père à Tolède. Bernard ne fût-il pas le neveu d'Alphonse le Chaste , que sa valeur, son courage redouté de tous, le rendent digne de cette faveur, sinon d'une récompense plus haute. Je vais faire part à la Chrétienne de la demande que me fait Bernard.

BRAVONEL. — Quand elle connaîtra l'éclat de son mérite, la princesse ne saurait hésiter.

MARSILE. — Toi, ami Bravonel, demain, au point du jour, réveille la ville au son du tambour : que l'on voie

4. Marsile est ici donné comme roi de Tolède, qui alors appartenait en effet aux Musulmans.

2. Il n*y eut pas d'empereur de ce nom durant le règne d'Alphonse le Chaste. Lope fait ici de l'histoire à la façon des romans de chevalerie du quinzième et du seizième siècle, dans lesquels la main de la fille de Tempereur de Constantinople est d'ordinaire la récompense du héros. Constantinople occupait les esprits depuis longtemps.

briller les armes que la paix étnousse; qu'on fourbisse les piques et les écus, les alfanges de Tunis, les adargas de Maroc et de Pez; que les bannières se déploient, que les b(^tes de somme soient préparées pour les bagages.

fiiiAVOîîEL. — Jamais ta personne ne s'appliqua à plus juste entreprise, et j'espère que l'histoire célébrera ta renommée.

MAttsîLË. — L*hontieur en est à toi, vaillant Bravonel. Bernard et toi, vous êtes les deux colonnes de TËspagne.

(Ils Sortent.)

Page 1