SCÈNE VI
Lu oêmfÊgaê hots des murs de Paris.
MHtfWt OUVIEH et DURANDART.
OUYIER. — Ce n'est pas la peine d'aller plus loin; nou» serons fort bien ici.
DURANDART. — • Tu te fàches pour bien peu de choBe, arrogant Olivier; mais le vrai motif de ta eolère je le connais.
OMYIKR. *— Eh bien, quel est-il ce motif?
duraKdart. '^ La jalousie de voir la haute estime où l'on me tient en France.
OLIVIER. — A propos de quoi ce haut degré d'estimô?
DURANDART. — Je tiens qu'il n'est personne que ne terrifie le seul nom du galant Durandart. Peut-être d'ailleurs as-tu entendu Aliarde faire mon éloge comme tant d'autres? £t sa froideur fait naître ta jalousie. Ne cherche donc pas le vain prétexte des livrées, pour colorer ton dépit. Tu es jaloux ; voilk le vrai motif. Je suis un homme, Olivier^ plus connu dans les camps que dans la chambre des dames, et, si l'on me voit quelquefois soigné dans ma parure, je sais au besoin faire briller l'acier,
OLIVIER. — Mille fois la guerre a éclaté, et Itt e« demeuré à la cour, n'ayant d'un soldat que les plumes et leâ beaux habits. Tu donnais toujours des prétextes pour t'excuser de partir; tu feignais d'être Absent, ou tu quittais réelle* ment Paris. Sur quoi ft)Uderal«*tu le brttlt de ta renommée?
«rOUÏtNEE I. SCENE VI. ^93
Tu es capable d'inveation quand il s'agit d'ordonner les détails d'une fête. Au palais, sur la place, tu remportes aoblement le prix des costumes dans une mascarade, depuis les chausses jusqu'à la cape. La fraise, la barbe et les cbeveux bien arrangés ne donnent guère que la réputation de galant, et fiatte opinion oe sont les femmes, non les hommes, qui la professent. Pourquoi seroblar ^ fier? Tu as vu ^Espagn^, tu as parcouru l'Italie, Quitte tes gants parfumés d'anmre et de civette, et mets l'épée h la main,
DURANDART. — La raison de l'épée est toujours h meilleure. Il ne faut pas néannaoins que tu pteur^s sans connaître mes titres. J'ai fait la guerre pn Afrique pendant quinze ans, Olivier; et, pour avoir parcouru les rqygtuïnes étrangers, j'ai acquis de la réputation dans ma patrie* Le comte Dirlos, mon oncle, m'a mené contre Aliarde ^,
(Entrent Dudon et MQXitesmQs.)
DUDON. — Voici un lieu convenable ; il est dôj^ tant pour passer la rivière.
MONTEsiNos. — Tu as fait preuve d'une rare arrogance, vaillant Dudon.
nuDON. ^ C'est à cçtte haute opinion de moi-même que je dois de voir figurer mon nom parmi celui das doujce pairs de France ^.
(Entrent Roland et Renaad.)
ROLAND. — C'est ici que je vais savoir ce que vaut le sire de Montauban.
RENAUD. — C'est ici que je vais voir à mes pieds Roland, le sire de Brava; car, tout brave que vous soyez, vous allez être humilié cette fois.
1. Lope arrive insensiblement à peindre, non plus des paladins de Cbarlemagne, mais quelques rodomonts des tercios espagnols du seiaiëme siècle. Ce n'est nullement là le caractère du Durandart fies rpipftRces.
2. Leurs noms varient beaucoup dans nos Chansons de geste. Voici ceux qui sont donnés dans la Chanson de Roland. Engeler de Gascogne, le duc SamsoD, le comte Anséia, Gerin, Gersr, Bereoger, Atuin (de Langres), le vieux Girart de Roussillon, Milon, B^uve de ûijon, Olivier, fils de Rpniffir, an^n Roland. — Voy. Hiêt. lUlér, de la Françf , t. XXII, p. 485, 569, 731 .
ROLAND. — Puisque nous voilà tous réunis, combattons par groupe de trois.
DURANDART. — Ghcvaliers, me voici d'un côté avec mon cousin et Renaud.
DUDON. — De l'autre seront Dudon et Roland.
ROLAND. — L'épée à la main, Olivier.
(Tons ont dégainé; entre Charlemagne avec gardes et hallebardiers.)
CHARLEMAGNE, à ses gardes. — Par ici, dites-vous ?
LES GARDES. — Oui, sirc.
CHARLEMAGNE, apercevant les chevaliers, — Chevaliers, que signifie?...
ROLAND, aux chevaliers. — Que personne ne bouge. (A Charlemagne.) 0 grand empereur, que votre venue est à propos I
CHARLEMAGNE. — Pourquoi VOUS vois-jc ainsi, trois contre trois ?
ROLAND. — Nous àlUons exécuter la mêlée du tournoi ' . Mais qu'est-ce qui vous amène?
CHARLEMAGNE. — Je vcux voir le degré de votre cervelle, éternel fauteur des troubles de Paris.
ROLAND. — Qui vous a dit qu'il s'agissait d'un combat vous a trompé. Si le fait eût été vrai, votre venue ne l'empêcherait pas. Quand vous êtes sur le point de partir pour la conquête de l'Espagne, il serait insensé de risquer tant de généreuses vies; et pour prouver que je dis vrai, embrassons-nous, messieurs.
MONTEsiNOs, à part, — Il est toujours la dupe de quelque traître ^. [Haut.) Quelle plus belle preuve d'amitié?
CHARLEMAGNE. — AlloHS, ouc l'ou sc doHue la main, et que tout le monde me suive.
ROLAND, à part, à Renaud. — Si je me regardais comme offensé, ami, nous ne rentrerions pas si paisiblement.
CHARLEMAGNE. — Jc rccois votrc accommodemcut sous ma parole royale.
4 . La folla del torneo. C'était une mêlée confuse où chaque champion se battait individuellement.
2. Ce n'est en effet ni par la pénétration ni par la prudence que brille Charlemagne dans beaucoup de nos Chansons de geste.
ROLAND. — Je me soumets à voire bon plaisir.
CHARLEMAGNE. — Vous obéisscz de mauvaise grâce, comte.
ROLAND. — Comment cela ?
CHARLEMAGNE. — OÙ sont Ics chevaux ?
MONTEsiNOS. — Tout près de ces ormes.
CHARLEMAGNE. — Voncz avcc moi, Roland; j'ai à vous parler.
ROLAND, à Renaud, — Et rendez grâces à mon parrain, car sans cela...
(Roland s'éloigne avec rempereur.)
RENAUD, à Roland. — Déjà! Sans sa venue je t'aurais fait payer cher tes vains propos.
(Il sort.)
MONTESINOS. — Jc rctrouvcrai le moment, seigneur Dudon, de vous faire craindre Montesinos.
(n sort.)
DUDON. — Vous apprendrez à connaître la force de mes raisons.
(Il sort.)
DURANDART. — Olivicr, je vous porte un nouveau défi pour une autre circonstance.
(Il sort.)
OLIVIER. — Par la vie de mon souverain, je saurai vous retrouver sans qu'il soit besoin d'un tiers ^
(Il sort.)