BELERME, FLEUR DE LYS
FLEUR DE LYS. — Je vieas te demander pardon, en te confessant mon innocence, et te dire en même temps mon repentir pour le mal que je t'ai fait. Si j'avais pu supposer l'accord de vos âmes, Durandart m'eût-il aimé, je n'y aurais pas répondu.
BELERME. — Cet amour, chère Fleur de Lys, ne coûte pas peu à mon âme. Pendant sept ans j'ai montré l'ineen-
\ . Ces détails ont pour but de relever la victoire de Bernard de Carpio sur les paladins français.
2(i6 LE MAHUaK DANIii hA ¥ORT.
sibilité du palmier. Depuis, j'ai reconnu qu'à cet amour était attaché le lien môme qui retenait ma vie, — C'est un vaillant chevalier que Montesinos, chère Fleur de Lys.
FLEUR DE LYS. — J'en aime un autre depuis longtemps qui est éloigné de Paris; les soupçons, tu le vois, étaient sans fondement.
©pi^paMU. -^ Et quel est cet arbitre souverain de tes pensées?
yi.suR PE LYS. — i Brandiniart est le nom de celui que j'adore^; mais l'absence, Texil, font disparattPO Top pour mettre le fer à nu. Le roi l'a exilé à la suite d'une querelle, et je crains qu'il ne m'aime plus, puisqu'il ne semble plus s'occuper de moi.
BELïiRME. — Voici uuc bcllc occasion de venir te continuer ses services.
FLEUR DE LYS. -* El poup mou âmc de retrouver son souverain , pour mes chagrins de recevoir leur récompense.
BELERME, — Voici quG l'ou commencc à se rendre à la salle des fêtes.
FLEUR DE LYS. — Parmi tant d'atours nous allons être prises au dépourvu. Si l'empereur y paraît, je compte lui demander le retour de Brandimart,
BELERME. — Il n'est pas bon que Charles connaisse ton amour.
FLEUR DE LYS. — Il importe que je voieBrandimart avant son départ pour l'Espagne, dût son indifférence dissiper mes illusions.
BELERME. — Comment te reprocher de songer-à t'unir à lui, quand c'est le but que moi-même je poursuis avec un
autre?
(Entrent Cbarlemagne , Roland , Renaud , Dorandart , Montesinos, Olivi^i: et Pi:|4on.)
CHARLEMAGNE. — Vous ètes mcs parcnts ou mes amis; je viens .de recevoir votre hommage lige. Vous êtes libres de continuer la fête.
4 . Lope mêle ici \e& souvenirs 4ç l'ÀnpstQ à celui ^e nos {"OfiDi^ns de chevalene.
^OI^ItNEB h aceNfî VII. 297
ROUND. -» Nous n'aspirons tous qu'à vous servir et à vous plaire,
cnAQLGMAGNK. ^ Je n'aUenda pas moins de l'antique valeur des ^ïeux illustres dont vous descendez. Dans celte espéranee, je vaux vous entretenir de l'affaire si grave qui m'arriva d'Espagne,
nupow,—- En toute sécurité, vous pouvez nous la oonfifir. Asseye^'^VPUS. noble prince, et faites connaUre les graves préoccupations de volre cœur h vos serviteurs loyaux. Il n'est personna ici que vous ne puissiez mettre au rang de ca grand Cbftrles* dont la France éploréa regrette la perte douloureuse.
fiiUB nu t¥6. •— Je viens, noble Empereur, me jeter à vos pieds invincibles, et requérir de vous une grâce.
GHAKL8XAGNB. — Belle Pleur de Lys, et vous, Belerme, qu*avez-vou6 h demander?
FLEUR ns LYS. -^ Je viens vous offrir pour la guerre qui se prépare un soldat h moi.
CHARLBMAGNE. — Peut-êtrc Brandimart.
FLEUR DE Lys. — Je viens, en son nom, vous demander, comme c'est juste, de remployer à votre service.
CHARLBMAGNB. — Je dcvlue ton cœur. Vienne h Paris ton cher Brandimart.
M0HTESIN08, à part, -^ Malheureux! qu'ai-je entendu?
FLBUR DE LYS. — Jc baise les pieds de Votre Majesté.
PELERME.-^ Je suis ici seulement pour accompagner Fleur de Lys; mais, le moment venu, j'implorerai de vous la même grâce. Et, comme les dames n'ont pas de voix dans les conseils de la guerre, nous allons nous retirer avec votre permission.
CHARLEMAONB. — Vous êlcs aussi discrètc que belle.
(Sortent Belerme et Fleur de Lys.)
CHARLEMAGNE. — L'cmplrc de Vénus est passé, chevaliers; voioi le jour venu du règne de Mars. Laissez de côté les ornements et la parure, pour ne sqnger qu'aux armes
et à VOUS défendre. Espagne, terre privilégiée, si fameuse à l'époque de Rome, tu vas nous appartenir. Je chasserai de ton territoire le More indigne qui le foule et t'opprime. Des tours de FAlcazar de Tolède j'arracherai le croissant de Mahomet, pour y planter la bannière des lys. — Sur quel point pensez-vous que nous devions Tenvahir?
DURAND ART. — Je vais t'en faire la description, monarque invincible, mais de la côte seulement. Tu pourras choisir ainsi le point qui te conviendra le mieux.
L'Espagne, ainsi appelée d'Hispalus, ou d'Hesperius, fut longtemps dominée par les Phéniciens et les Scythes. Elle a vingt mille stades de tour, et se divise en deux parties principales, la Gitérieure et l'Ultérieure. Elle comprend cinq royaumes. Né dans les montagnes de Guença, le Tage va payer son tribut à la mer, en passant par la Lusitanie. Vient ensuite le Douro profond, puis le Minho, qui lave les rochers de la Galice, et baigne les murs du patron de l'Espagne. Ensuite, la Tour d'Hercule^ indique les plages insignes qui sont la fin de la terre, et où commencent les montagnes de Léon et des Asturies. On trouve ensuite Oviedo, Golibres, Luredo et la fameuse Biscaye. Aux environs de Fontarabie, les Pyrénées élèvent leur front : là se trouvent les deux royaumes d'Aragon et de Navarre. Les Pyrénées finissent à Collioure la gaie, et la Gatalogne commence avec les armes des Moncade. A l'opposé du Ponant, la Méditerranée voit s'élever sur ses bords Roses et Barcelone, frontière illustre de l'Italie; Mayorque avec ses îles sort en face de la terre ferme où se trouve Valence, qu'arrose le Turia. Près de là fut jadis la fameuse Sagonte, et le long de la côte. Dénia, Ahnérie, l'antique Garthagène et Màlaga, qui fait partie du beau royaume more de Grenade. En face de Gibraltar résonne et mugit lamer d'Afrique, où sont assises Geuta, les Algeziras, Tanger et Alcaçar. En Andalousie, Médina et les Colonnes d'Espagne ^ On ren-
4 . Phare élevé par les Phéniciens. 11 subsiste à un mille au nord-ouest de la Corogne. On conjecture, d'après une inscription gravée dans le roc, qu'il fut réparé sous le règne de Trajan, par un architecte appelé Caius Servius Lupus. Voy. p. 404.
2. Ces fameuses colonnes ne sont pas une fiction de Tantiqaité. ËUes
contre enfin la célèbre Tarifa, la barre de San-Lucar, et sur les bords duBétis, Séville, également illustre par les lettres et par les armes. — Si tu l'attaques par terre, la Gascogne t'ouvre les ports des montagnes de Jaca.
CHARLEMAGNE. — Oh I la belle histoire que nous offre la riche Espagne et son fameux empire! Possesseur de deux royaumes semblables, c'est vraiment alors que je pourrai m'appeler. Grand.
MONTEsiNOS. — Sire, voici un chevalier qui, dit-on, arrive d'Espagne.
CHARLEMAGNE. — Tout succèdc selon mes vœux. — Qu'il entre sur-le-champ. Vient-il seul?
(Entre Bernard de Carpîo.)
BERNARD. — Scul je vicns, car ma course a été rapide. Je viens, non pas comme ambassadeur du roi Alphonse, mon maître, mais en courrier.
CHARLEMAGNE. — Qu'oH douuc uu siégc à cc noblc chevalier.
BERNARD, prenant un siège avec fracas. — Comme j'en suis digne, je n'ai rien à objecter, et j'en use.
ROLAND. — Voilà bien du bruit pour un Espagnol.
MONTESINOS. — De ma vie je n'ai vu un ambassadeur aussi arrogant et si mal appris. Son visage est altéré...
DUDON. — Avec quelle insolence il a pris le siège!
ROLAND. — Le plus misérable d'entre eux, s'il avait un siège à prendre dans le ciel, aurait assez d'audace et de courage pour cela.
BERNARD. — Prôtc-moi un moment d'attention, invincible Charlemagne, et tu sauras ce que j'apporte de la part de mon roi.
CHARLEMAGNE. — Tcs lettres de créance.
ont réellement existé, et plusieurs historiens on géographes arahes en ont donné la description. « C'étaient, an rapport deCaswtnt, plusieurs piliers ronds en pierre très-dure, qui se trouvaient dans la mer, l'un sur l'autre. Chacun de ces piliers avait quinze coudées en circonférence, et dix en hauteur; ils étaient reliés entre eux avec du fer et du plomb, et l'édifice dans son entier avait environ cent coudées de haut. » Les mêmes historiens racontent en détail comment les colonnes d^Espagne furent détruites, dans l'année 4445, par l'amiral Ali-ibn-Isah-ibn Malmoan.
âOO LE MARIAGE DANS LA MORT.
BERNARD. -— Je las porter sur ma langue, scelléesdu sang et des armes do Castille et de Léon. — Cbarlen, je ne suis point un orateur, et sans autre préliminaire, je viens ie déclarer de la part de Gastille, de Léon et des Asturies, que, malgré la volonté d'Alphonse le Chaste, leuf9 hommes refusent da se hvrer à toi, et n'en acceptent pas même la pensée. Il y a plus : ils s'y ppposent les armas h la main. Tu es un prince illustre, également fameuiL d^a h p^^ comme dans la guerre, et tu ^5 reçu de TÉgUse le titre de Très-Chrétieu; mais nous soutenons que nous levons un roi légitime, chrétien et Espagnol comme nous, En somme, Alphonse te prie de l'excuser, s'il ne peut pas tenir la p»* rôle qu'il l*a donnée.
CHARLEMAGNE. — QuO dis-tU?
BBRNARD. — Ce que tu viens d'entendre : j'ajoute que si tu veux envahir l'Espagne, elle vient de faire alliance avec le More. C'est elle bientôt qui te demandera tribut.
CHARLEMAGNE. — LèvC-toi.
BERNARD. — Volontiers : d'ailleurs je suis pressé, et j'aime autant être debout.
CHARLEMAGNE. — Espagnol, rends grâces à ton titre de messager » sans ce caractère sacré, tu ne serais pas sorti vivant de ce palais. Dis à ton Roi qu'il est un vilain sans foi, sans raison, sans constance dans sa parole. Dis-lui que je lui prendrai son royaume par la force, puisque sa démence et mon bon droit m'y obligent.
BERNARD, mettant l'épée à la main. — Quiconque prétend que mon Roi n'est pas un honorable chrétien, que son bras est sans force, et sa parole sans vertu, que lui et l'Espagne ne sont pas le chef du monde, celui-là a menti.
CHARLEMAGNE. — Qu'oU IC tue.
(Roland marcho sur Bernard.)
BERNARD. — Arrière, Roland !
ROLAND. — Oui, tu as raison. Un homme qui, en France, et dans ce palais qui en est le chef-lieu, a eu le courage de parler de la sorte, et fait briller ainsi son épée, est plus qu'un homme. Apprends-moi qui tu es.
BERNARD. — Jc suis moi-mcmc : n'en demande p^ davantage.
JOURNÉE I, SCENE VU. 30i
ROLAND. — Toi-même?
BER5AÎ11). — Oui : moi qui suis moi par moi-même. Que me veux-tu ?
ROLAND. — Je cherche le mot. As-tu perdu le sens?
BERîTARD. — Nullement.
ROLAND. — Enfin, qui es-tu?
BERNARD. — Je suis moi et je suis plus que toi.
ROLAND. — Peut-être. Si tu connais ma valeur, comment peux- tu parler ainsi?
ôèrnard. — Parce qu*on a offensé mon roi, qui est digne de tous les honneurs.
ROLAND. — Tu te fies au sauf-conduit accordé à tout messager.
BERNARD. — Non pas; j'ai confiance en ma lame d'acier, qui est la meilleure des protections. Ici même, je vous attends, toi et tous ceux qui sont avec toi.
ROLAND. — Sais-tu que je suis Roland?
BERNARD. — Sais-tu quc je suis Bernard?
ROLAND. — Quoi? Tu scrais Bernard?
BERNARD. — Lui-mômc.
ROLAND. — Je suis charmé de te voir, Bernard. Tu es un homme vaillant et fort. Voici mes bras et mon épée.
BERNARD. — Arrière!
ROLAND. — Que crains-tu?
BERNARD. — Je n'ai pas d'erabrassements pour mon ennemi. Si tu veux, me voici en face, illustre Roland, qu'attends-tu?
ROLAND. — Non, retire-toi en paix. Retourne en Espagne, c'est là qu'il faut m'attendre; c'est là que je veux te voir de près, et non pas ici, ce qui ne serait pas un bien grand exploit. Je m'estimerai heureux si après tant de triomphes et de gloire, l'histoire de mes hauts faits peut dire que j'ai donné la mort à Bernard.
BERNARD. — Tu fais Connaître ici ta grande âme. Comte, je te baise les mains; tu as épargné ma vie; je ne sais pour lequel de nous deux ce sera le meilleur. [Aux chevaliers,) — Venez en Espagne; je vous ferai connaître ce que vaut cette épée.
(Il sort.)
ROLAND. — Je ne vis jamais si fier chevalier.
CHARL£MAGNE. — Ni moi Une telle montre de hardiesse. Si tous sont pareils à Bernard, ils auraient pu mettre le siège devant Rome.
DUDON. — Nous avons respecté votre présence. Maintenant, prenez journée, et partons pour voir ces foudres de guerre.
CHARLEMAGNE. — Avautlc jour nousaurous quitté Paris. — 0 vil et trompeur Alphonse!
ROLAND. — 0 valeureux Bernard I ton courage me fait envie.
FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE
DEUXIÈME JOURNÉE