SCENE III
GHARLEMAGNE, DON BERTRAND, ROLAND, DURAND ART, MONTESINOS, DUDON, OLIVIER, avec tambourê et bannières.
CHARLEMAGNE. — Faitcs halte dans cette plaine, Français, honneur du monde. Vainement nos ennemis chercheraient à se défendre : par vous, je vais devenir Tégal de ce Grec si vanté, du grand Alexandre. Jamais occasion ne fut plus belle pour acquérir honneur et profit, réputation et grandesse, car à mes pieds va rouler la tête de l'Espagne. Vous, valeureux Roland, vous allez disposer vos troupes en ordre de bataille. Vous êtes un vaillant capitaine; il n'est pas à craindre qu'elles lâchent pied, tant que vous serez à leur tête. C'est aujourd'hui, brave Renaud, que la renommée va célébrer votre valeur, aujourd'hui que la France vous proclame son père et son défenseur intrépide. Et vous, mes douze pairs, dont les exploits se sont signalés en maintes occasions, vous allez être portés au comble de la gloire. Votre nom sera désormais immortel, car votre irrésistible effort va plier sous le joug la tête indomptable de ces Goths orgueilleux. Voici Roncevaux. Vous pouvez déjà noter cet avantage que le bruit seul de nos tambours, répété par les échos de France, a forcé l'Espagnol à se acher. Si vous réussissez à franchir cette vallée, qui mène droit à Pampelune, vous ajouterez le lion d'Espagne aux lys de ma couronne.
ROLAND. — Seul, invincible empereur, je suffirais, je crois, à les épouvanter; d'ailleurs, Alphonse est aussi peu soucieux d'armes et de périls, qu'il est chaste sur le reste.
CHARLEMAGNE. — Tu trouvcras, à n'en pas douter, des passages ouverts dans la montagne, et avant peu l'Espagne pleurera l'entrée des Français par Pampelune et Roncevaux.
DURANDART. — Au rapport de Ganelon, Alphonse ne mène avec lui qu'un petit nombre de soldats misérables : les montagnards des Asturies et de Léon, gens grossiers,
à moitié nus, mal chaussés \ mal disciplinés. Au lieu de harnais brillants, ils portent des pavois rustiques, de longs boucliers de hêtre ou d'écorce de liège. Marsile, roi d'Aragon, et Bravonel, avec ses Mores, ont amené de brillants escadrons : leurs armes, leurs trésors, je les regarde déjà comme notre butin. Leur crainte évidemment est extrême. Regarde : la montagne ne nous offre pas un soldat. On ne voit pas un seul homme armé; nul cheval ne fait entendre son hennissement.
DON BERTRAND. — S'il cst pcmiis h Texpérience de la vieillesse d'oser offrir un conseil, écoute, illustre Charles, les paroles de don Bertrand, d'un vieux chevalier, naguère l'honneur de la France. L'Espagne, qui s'est montrée jadis assez impatiente du joug pour le secouer, va-t-elle tout à coup devenir si facile pour toi qui, depuis hier à peine, foules son sol? C'est un pays formidable, âpre et montagneux; le peuple en est énergique, parfaitement propre à la guerre, d'un naturel indomptable et fier*. Prenez garde aux illusions. Laissons là les sayons bruns et grossiers. Il s'agit de Bernard de Carpio, qui s'apprête à venger ses injures, avec les plus braves des Asturies et de Léon^ Ces hommes, qui ne craignent ni le soleil, ni la gelée, qui bravent la neige comme la chaleur, sont les fils de Pelage, de cet Espagnol divin, qui fut jadis la terreur du More. Marsile, nouveau Gradasse, redoutant une invasion, couvre la terre de ses Musulmans, venus en bel arroy pour couper le chemin à la France. Avez-vous pris garde, d'ailleurs, à tous ces accidents, à tous ces présages funestes? Chevarliers, vous avez à bien réfléchir aux moyens d'attaquer et de vous défendre. Non que je prétende affaiblir votre courage; mais si vous pouvez vous fier à la conduite de Ganelon, prenez que je n'ai rien dit, et qu'il ne soit plus question de la valeur do Bernard.
ROLAND. — Si je ne craignais de manquer de respect à l'emperour en sa présence, je répondrais peut-être d'une
1. Lope s'inspire ici très-exactement de lliistoiro et des chroniques. Ce sont presque les paroles de l*historien arabe Âbu-Meruan.
2. Voilà précisément le but de la pièce : un panégyrique enthousiaste de l'Espagne.
316 LE Marîagë dans La mort.
dtttrô façon à tes aiarroés et à tes propos vains. Qtland FËspagne tremble à ce point de redouter que cette main, cette seule main ne renverse ses montagnes, on vient prétendre qu'elle se prépare à résister, et que Ganelon est un ti^àître... Oui, France, sans fatigues, sans efforts, tu revieiidras accrue eii renommée, chargée d'honneurs et de dépouilles, du pied des Pyrénées et des plaines du Xucar, — nonobstant la résistance de Bernard et de Bravonel, de Bucar et de Marsile. Retourne en France, don Bertrand, tu es Vleui, tu es fatigué.
bON éËfettiAND. — Je puis combattre, don Roland;' je pUls donrtë^ Un conseil aussi bien que qui que ce soit ici.
dtiÀîiLEJtAGtNE. — Du calme.
Ooît BERTRAND. — Cômmciit, du calme? Je m'appelle ddh Ëertrand.
CHARLEMAGNE. — Ma présencc...
boK BERTRAND. — Je ne suis pas un homme enchanté ', él cependant j'ai su combattre et vaincre.
ROLAND. — Je t'accorde l'avantage. A toi les grands coups; car, comme je t'ai déjà dit, tu es vieux.
DON BERTRAND. — L'tonncur est ma devise. J'ai un fils, Roland, et je ne le laisse pas s'endormir dans les délices de Paris. Permettez qu'il se tienne à l' arrière-garde.
CHARLEMAGNE. — Volouticrs; qui pourrait vous vaincre? Vous êtes les héritiers d'une race qui, de père en fils, se transmet la fierté.
ROLAND. — Si je t'ai blessé, pardonne.
DON BERTRAND. — A ta valcur, Roland, s'allie une foule de vertus j — Battez^ tambours} — En avant t à Pampelune !
(IlssorteDt.)
4 . Roland n*étah ynlnérable que sous la plante dë^ pieds qu'il portait défetidtie par sept semelles de fer. Voy. l'Arioste.
JOURl^Éfi tî, SCÈNE iV. 3l«