‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 163 sur 226 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

DUDON, BRANDIMART^ soldats et chevaliers* DUDON. — Je me .réjouis, brave Brandimart, que Vous

4 . C'est le nom que por^e encore le somifiet le plus élevé d'une chaliid de montagnes que traverse la route de Plasencia à Ciudad-Rodrigo. Sur ce point s'élève une chapelle de la Vierge , qui est visitée par des milliers de pèlerins à-la fête de Notre-Dame de septembre. La cbapeUe reQr ferm^ uQd iffi^ge mirapuleuse qui ixit. découvert^ en p^t endroit, par y^n Français nommé Simon Vêla , le 4 9 mai 4 434. D'autres prétendent que ce nom de Roche de France vient de ce que quelques Français se seraient TQtirés en oe lieu, a^eo le roi Rodrigue, après la bataille de Xévès (744). £x)pe ^ adapté qms imtre trad^^jpn qui D'est certes pas la moin« poétique*

ayez pu arriver jusqu'à cette roche, qui nous a servi de rempart, bien que le More nous serre de si près que nous entendions ses tambours et qu'il entende nos voix. On dit que Bravonel est sorti de Giudad-Rodrigo, ayant avec lui un petit nombre d'Espagnols. Ils sont informés que des Français, parents de Roland, ont cherché un refuge sur cette roche. Sais-tu comment notre ennemi se prépare à nous forcer dans cette retraite?

BRANDiMART. — Vous u'àvcz uul moycu d'échapper à la mort.

DUDON. — Nous mourrons en chevaliers, portant bien haut les lys de France; et nous gagnerons le martyre, puisque nous combattons en grande partie contre des Mores. Quand en présence des autels nous avons pris l'écharpe blanche, quand nous avons reçu l'ordre qui nous a fait asseoir à la table des douze pairs qui nous servent de guide et de modèle, nous avons tous fait le serment de mourir pour la défense de la foi.

BRANDiMART. — Étrange mésaventure! entrer et n'avoir pu sortir! Que seront devenus Roland, Charlemagne, Ogier, Olivier, et ces deux preux chevaliers, don Bertrand et son fils?

DUDON. — Quand nous partîmes de notre pays, nous flmes le serment d'ensevelir en terre de France tous ceux d'entre nous qui mourraient à la guerre. Nous passons les Pyrénées, nous arrivons à Roncevaux, où n'ont échappé que trois des douze pairs. Les Espagnols ayant poursuivi leurs succès, il s'éleva de tels nuages de poussière, que nous perdîmes don Bertrand. Sept fois on tire au sort pour savoir qui irait le chercher, et chaque fois le sort a désigné son vieux père. II tourne la bride de son cheval, et revient seul sur ses pas, la nuit par les chemins, le jour à travers les halliers. Le vieillard va à travers le carnage; il va en avant, ses bras se fatiguent à retourner les cadavres, et il ne trouve pas celui qu'il cherche, ni même de lui aucun signe. Il vit tous les Français, mais il ne vit pas don Bertrand.

A l'entrée d'un défilé, au sortir d'une plaine de sable, il aperçoit sur les créneaux un More qui fait sentinelle. Il

lui parle en langue arabe, comme celui qui bien la savait :

« Je te prie pour Dieu, ô More f de me dire la vérité : Un chevalier k Tarmure blanche, Tas-tu vu passer par ici? Si tu le tiens captif, on te l'achètera son pesant d'or; et si tu Tas tué, donne-le-moi pour le mettre en terre, car le corps sans son âme ne vaut pas seulement un denier. — Ce chevalier, ami, k quel signe le reconnaître? — Blanche est son armure, son cheval est alezan. Sur la joue droite il avait une cicatrice : un épervier la lui fit quand il était petit enfant. — Ce chevalier, ami, le voilà mort dans ce pré; ses jambes sont dans l'eau, son corps est sur le sable. Sept coups de lance le traversent depuis Tépaule jusqu'au talon; autant en a son cheval depuis le poitrail jusqu'à la sangle. N'accuse pas son cheval, il ne mérite pas d'être accusé; sept fois il l'a tiré du danger, sans mal et sans blessures, et autant de fois son maître l'a ramené par le désir de combattre. »

A peine le vieillard a-t-il entendu ces mots, qu'il part comme un éclair et se jette au milieu des Mores. En combattant a succombé le brave vieillard don Bertrand^.

BRANDiMART. — Pauvrc vicux dou Bertrand, voilà donc le prix de tant de valeur!

DUDON. — Il est mort en valeureux capitaine. Là aussi, brave Brandimart, est tombée une des vaillantes épées de France, Durandart, autre victime de cette fatale entreprise. Je soupçonne que Roland a péri par les mains du bâtard. Le fier Renaud de Montauban a aussi perdu la vie'... Mais quel est ce tambour que j'entends?

BRANDIMART. — G'cst Ic tambour des Mores.

DUDON. — Voici le moment, valeureux soldats, de faire bon visage à la mort. C'est Bravonel, amis, et ses arrogants Aragonais. Il faut ici laisser à la France des souvenirs de nos hauts faits. Mourons tous en braves, pour la religion et pour notre roit Ces gens suivent une autre loi; ce sont des Mores, des Sarrazins. Vous n'avez ici d'autre

4 . Lope reproduit ici en entier un des plus beaux chants àuRomancero, 2. Je ne voudrais pas exagérer les rapprochements, mais il me semble difficile de ne pas songer ici au récit que fait le messager à Atossa, dans la Pertei d^Eschyle, et aux chants de deuil de ces mêmes Perses.

issua que la mort ou votre épée. Un trépas glorieux suffit à honorer toute la vie. -^ Soutenez le courage de nos gens, Brandimart, pendant que je vais tâcher d'arriver jusqu'à Tautel, qui est situé en un point périlleux. Je veux cacher dans la roche les objets de mon culte, et les dérober ainsi

aux flammes du More barbare.

(Il 8ort.)

BRANDÏM4RT. — EJi bicp ! vaillants soldats, je connais votre courage, h^ mort ne vous fait pas peur, non plu3 que 1^ barbarie du More. Ici, la mort est un profit, car elle ouvre les portes du ciel. Criez : France I car ce rocher s'appelle déjà la Roche de Francel

(Ils portant fit l'on anteod \ù bruit du combat. Bientôt, Dndon blesaé rentre en portant entre ses bras un crucifix et une image de la Vierge.)

DCDON. — Où vous cacher, Fils, Mère souveraine? Faut-il m'ouvrir la poitrine et vous y placer? demeure indigne sans doute; mais, malgré cette indignité, vous consentez, divin Sauveur, k Thabiter par la vertu du sacrement. Troie, contemple quelqu'un qui a surpassé ta piété^. Je vaux deux fois Énée, car j'ai sauvé mon Père et ma Mère. Où les cacher maintenant? sur ce rocher escarpé, sur la Roche de France, où, je l'espère, sauront les découvrir un jour des chrétiens; près de vous sera aussi retrouvé ce saint crucifix. Adieu, Vierge immaculée, et vous, Cbrist, adieu; mes forces sont épuisées, pénible est la montée. Je veux creuser de ma dague le lieu où vous reposerez, trésor caché dans les veines de la terre. — Mais le tumulte augmente, le More sanguinaire approche. Que faire? Je n'ai pas le temps d'achever. [Soudain la roche s'entrouvre.) En quatre parts s'est ouverte la roche. Miracle évident! Je vous laisse, mais je demeure en vous. Mère et Fils, demeurez ainsi, près l'un de l'autre. Vous vous appellerez la Vierge de la Roche de France, et vous ferez mille biens quand vous aurez revu le soleil. [// place les saintes images dans le rocher, qui se referme aussitôt.) La roche s'est refermée, et j'entends le More qui approche.

(Entre Brsvonel accompagné de soldats mores.) • \. Voy.l'l^twd#, chant II.

JOURNKE III, SCENE III. 3f^3

3EAV0IIBL. ir- Atroce a été la boueberie; pas qn Fran<« çais n'a échappé. Ils sont tous morts comme des vaillants.

DUDON. -^Sit j'ai échappé, Bravonel, car je veux qud parmi eux tu me comptes.

BBAVONBL. — C'est un chrétien qui a parlé.

UN SOLDAT MOBB. — Il est sur 06 rochcr.

BRAVONBL. -»- Pout-on cscalader là-^haut?

tst ^LDAT. — Difficilement, mais c'est, je crois, pos* sible.

DUDON. — Non, ne prends pas tant de peine pour mon-* ter; je vais descendre.

BBAVONEL. «<«• Tu descendras pour mourir.

DUDON. -— Cela te coûtera cher, More, me voici au pied de la roche.

BRAVONBL. "<- Dis qui tu es.

DUDON. -^ Je suis Dudon.

BRAVONEL. — ^Dudon?... A morti à mort)

(Us sortent en se battunt.)

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