‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 169 sur 226 · RODRIGO RASURA, HERNAN DIAZ · texte numérisé non relu

RODRIGO RASURA, HERNAN DIAZ

HERNAN DiAZ. — Au moment où il est arrivé ici, son cheval est tombé mort.

RODRIGO. — C'est à peine si je pus le rejoindre à son départ de Léon, et bientôt je m'arrêtai. Mais, dis-moi, à quoi tient donc que Bernard ait si vite réussi?

HERNAN DIA2. — Il ne le doit qu'à l'appui du ciel. On sait seulement que le roi lui a donné son anneau, et on est occupé dans le château à tirer le bon comte de sa prison. Je t'ai amené ici pour que tu le voies.

(Entre Bernard.)

RODRIGO. — * Sovez le bienvenu, mon cousin.

fiERNARD. — Je n'ai pas perdu de temps, comme vous voyez.

Il ne reste plus qu'à ouvrir les portes de la prison au comte honoré.

HERNAN DiAz. — Commcut VOS raisons ont-elles pu fléchir ce cœur irrité?

RODRIGO. — L'auriez-vous par hasard menacé de perdre patience?

BERNARD. — Je n'cu ai pas eu même la pensée. Ce serait infâme, ^e lui ai expliqué mon droit; sa parole de roi étant engagée, il m'a accordé la liberté de mon père, et je viens le tirer de prison.

(Entre un aloaïde.)

l'algaÎde. — Valeureux Bernard, le comte votre père est à votre disposition.

BERNARD. — Dis-tu vrai? la bonté céleste confirmeraitelle à ce point mes espérances?

l'alcaïDê. — Ouvre cette porte et tire ce rideau, tù verras Teffet de ta longue attente.

(Le ridetrn est tiré, le comte de Sald&âa pftrait tnoit et assis dans son fantenil.)

BERiïARD. *— Père et seigneur, père bieti-âimé, je verse à vos pieds des larmes de joie. 0 cheveux blancs et vénérables, pardonnez-moi de ne pas vous avoir vus plus tôt t J'ai eu un marbre bien dur à attendrir. Vous voyez enfin arriver votre fils bien -aimé. C'est bien tard, bieîi tai*d... (// lui prend ta main,) 0 main, bénis-moi... Mais, mon Dieul qu'elle est froide I Mon père, ne voulez-vous pas me parler? Mon père, êteâ^vous évanoui? Alcalde, apportez de Teau.

l'alcaïdb. — Sachez la vérité, seigneur : votre père bien-aimé est mort. Il y a trois jours qu'il est expiré.

BERNARD. — Mort !

l'alcaïde. -*• Il n'est que trop vrai !

fitHNARD. -* Hélas ! Et je suis venu pour voir cela!

UN ASSISTANT. — Oh! cruautél

BERNARD. — Oh! TOl parjure!

HÉRNAN DiAz. — De quoi est-il moft?

l'alcaïdb. — De maladie.

BERNARD. — Et je n'ftî pu arriver jusqu'à lui auparavant. Oh I pauvre Bernard! il te faudra donc rester bâtard ! Mon père, m'abandonnez-vous ainsi? N'avais-je donc pas tnérité de vous voir vivant?

HERNAN DIAZ. — J'ai pitié de vous voir, Bernard; vous pleurez?

BERNARD. — Je nc pleure pas. Mais, comme le ruisseau qui sort quelquefois de son lit, la vue de mon phte mort me met hors de moi-même. Ah ! si mon âme pouvait lui rendre la sienne! (Se tournant vers Beman Diaz,) Hernan Diaz, dans quel couvent est ma mère?

HERNAN DIAZ. — Au mouastèrc que vous voyez eîi face de ce palais. Sa vie se passe dans une étemelle captivité.

BERNARD. — Attcnds-moi un peu ici. Vive Dieu! pauvre Bernard, tu ne resteras pas bâtard. L'église est de ce côté, n'est-ce pas?

flERNAN DIAZ. — Oui.

BERNARD. — Holà! quclqu'unl où est la tourière? je veux entrer.

RODRIGO, demeuré en présence du comte. — Ainsi je vous revois, mon oncle, en ce jour. Ainsi je vous revois, oncle illustre; don Sanche, je vous revois, mais sans vie.

BERNARD, à unc religieuse, — Deo grattas,

LA REUGIEUSE. — Qui CSt là?

BERNARD. — Je suis Bcmard.

xiMÈNE. — Mon fils!...

LA RELIGIEUSK, de f intérieur. — Jésus! qu'est-ce que cela?

xiMÈNE. — Mon fils, je veux partir avec vous.

LA RELIGIEUSE. — Cela ne sera point. Je m'y oppose.

BERNARD. — Mcs bonucs religieuses, tout doux, ou, vive Dieu! je fais un esclandre. Suivez-moi, ma mère, quoi qu'il arrive.

(Entre Bernard, accompagné de doftft Ximena, sa mère.)

xiMÈNE. — Je te suis, Bernard; mais remarque, cher fils, que mon habit me le défend.

BERNARD. — Mère, êtes-vous religieuse?

DONA XIMÈNE. — NOU.

BERNARD. — Avez-vous proDOucé vos vœux?

DONA XIMÈNE. — Je n'ai pu le faire, puisque mon mari vivait.

BERNARD. — Il u'est plus vivant, il est mort; mais, puisque vous n^avez pas prononcé vos vœux, venez, et vous verrez votre époux.

DONA XIMÈNE, apercevant le corps de don Sanche. — Oh I seigneur comte.

BERNARD. — Il faut que vous me rendiez le bien dont vous m'avez privé. Oui, il est mort; ne vous évanouissez pas. Légitimez-moi aujourd'hui en lui donnant votre main.

DONA XIMÈNE, devant le corps de don Sanche. — Est-il possible, ô mon époux, que je vous voie mort!

BERNARD. — Noble femme, infante, montrez un courage viril. Ne pleurez pas, car, vive Dieu! ma mère, je perdrais le respect qui vous est dû.

DONA XIMÈNE. — Quc voulcz-vous doDC enfin, mon fils?

BERNARD. — Je veux que vous épousiez mon père. Donnez-moi votre main.

DONA xiMÈNE. — La voici.

(Bernard prend la main de son père et la joint à celle de sa mère.)

BERNARD. — Vous mariez-vous avec lui, madame?

DONA xiMÈNE. — Oui; mais où voulez-vous en venir, mon fils?

BERNARD. — Je deviendrai ainsi votre fils légitime. Mon père, serrez bien la main. Tout mort que vous êtes, dites : oui; vous le pouvez. [Se retournant,) Il a dit oui, je crois. Mais si vous ne pouvez pas bien prononcer ce oui, baissez la tête en signe d'assentiment. (// fait baisser la tête à son père.) Vous voyez qu'il a dit oui, et clairement; et celui qui dira maintenant que je ne suis pas légitime, je déclare que celui-là ment mille fois. Allons, je donnerai la sépulture à celui qui fut mon père, et vous, ma mère, retournez dans votre cloître.

PIN DE LA TROISIEME ET DERNIERE JOURNEE

LE

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