‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 170 sur 226 · SANS VENGEANCE · texte numérisé non relu

SANS VENGEANCE

Rien de plus simple et en apparence de plus banal que le sujet de ce drame.

Après une vie assez dissipée, le duc de Ferrare, cédant aux vœux de ses sujets, se décide à se marier et fait choix, dans ce but, de Cassandre, fille du duc de Mantoue. Il charge Frédéric, son fils naturel^ d'aller au-devant de la future duchesse de Ferrare. Frédéric n'obéit qu'aveô un certain regret. La perspective d'une belle-mère ne le réjouit guère, et, d'ailleui's^ il perd son droit à la succession du duché dé Ferrare si Cassandre donne au duc un héritier. Aussi remarquable par la bravoure que par les qualités de Vesprit, Frédéric était f idole de son pèi^e, qui jusque-là lui avait destiné sa succession.

Il s'était arrêté avec sa suite à l^ombre d^une forêt, qirand tout â coup des cris se font entëiidre; ce sont des cris de feninles, et de féHûtnes éii danger. ï^rédéric accourt à ces cris, et ramène bientôt clans ses bras une femme à moitié évsinouie, qui n'est autre que la belle Êassandre. Quittant sa suite pour cherche^ l'ombrage, pendant la brûlante chaleur de midi, la princesse de Mantoue, accompagnée de sa suivante, s'est hasardée à traverser un gué dans son carrossé, qui est demeuré embourbé et à demi renversé dans le sable. On deviné Te reste. La beauté de Oassandre fait l'inipression la plus profonde sur le cœur de Frédéric. It accuse le sdrt. N'est- il pas plus propre à faire té

bonheur de cette aimable persoDDe que le duc de Ferrure, déjà vieux et débauché? Ne serait-ce pas une union aiieu)L assortie? — Il lutte contre la tentation. Il écarte ces imaginations folles, qui le ramènent sans cesse au bonheur d'être aimé de Gassandre, mais il tombe peu à peu dans une sombre mélancolie. Son père, Gassandre, toute la cour sUmaginent que cette mélancolie procède du regret que lui cause son espoir déçu; la vérité se fait jour enfin, et, dans une scène admirable de conduite, Frédéric apprend à sa belle-mère que sa douleur vient d'un amour impossible à satisfaire, et qu'elle est l'objet de cet amour.

Gassandre n'était que trop disposée aux effets de cet aveu. Elle n'a pas tardé à être négligée par le duc, qui est retourné avec plus de fureur que jamais à ses faciles amours. Frédéric est si noble, si discret, si beau ! Gomme Frédéric, elle maudit la destinée qui ne les a pas faits l'un pour l'autre, et après bien des combats admirablement décrits, elle finit par céder. Le départ du duc de Ferrare, appelé à commander les troupes du pape, facilite les entrevues des deux amants. Bientôt leur passion criminelle n'est plus un mystère pour la cour. Elle a été surtout devinée par une rivale, Aurore, cousine de Frédéric. Élevée avec lui dès l'enfance, elle se berçait de l'espoir de devenir un jour son épouse.

Au retour du duc de Ferrare, un billet anonyme l'informe de son déshonneur. D'abord, il ne peut y croire; mais une conversation quUl surprend l'oblige à reconnaître la funeste vérité. Frédéric, voulant prolonger l'illusion de son père, importuné de ses remords, peut-être las de sa maîtresse, a songé à renouer avec Aurore. Remarquez ce coup de maître ; mais Gassandre, qui a tout donné, n'accepte cette proposition qu'avec des transports de jalousie : elle éclate en menaces furieuses. Elle périra s'il le faut, mais l'homme à qui elle a tout sacrifié n'appartiendra pas à une autre.

Gette scène est encore un exemple de la profonde connaissance de la nature humaine qu'avait Lope; elle prouve aussi combien V&me de la femme en particulier lui était intimement connue.

Ges étranges aveux ont été entendus par le duc. Alors le drame, jusqu'alors d'un pathétique douloureux, devient terrible. L'honneur du duc de Ferrare a été offensé : il lui faut une vengeance, mais il faut aussi que cette vengeance demeure secrète. Un châtiment public, un éclat : allons donc ! l'honneur en reçoit toujours quelque éclaboussure* La vengeance sera italienne, c'est-à-dire dissimulée mais atroce,

Yoûhe mais terrible. Vous avez lu la sombre histoire du Banlie salernitain dans le Décameron : la vengeance de Thonneur outragé a ici le même caractère. Ce n^esl pas sans de longs combats que le duc de .Ferrare se décide à accomplir la sienne. Un long monologue exprime pathétiquement les angoisses de Thomme, du père, de Tépoux. Gassandre meurt, et c^est la main de Frédéric qui est choisie pour lui donner la mort. Le duc appelle alors ses serviteurs, crie que son fils vient de tuer sa belle-mère. On entraîne Frédéric, et il est massacré. Les mystères du palais voilent le sort des deux amants, mais les ancêtres du noble duc n^aurontpas à rougir. Nul bruit, nul éclat dans Ferrare.

De ce sujet, que nous avons qualifie de banal, Lope a tiré un drame qui ne languit pas un instant, et qui est Tun de ses plus remarquables ouvrages par la sagesse de Texécution. La première des lois, Tunité dUntérét, y est parfaitement observée, mais Tauteur n'use qu'avec discrétion de la liberté que lui laissait son système dramatique en ce qui touche Tunité de temps et Tunité de lieu. Lope a concentré son talent dans la manière dont il analyse la situation de Frédéric et de Gassandre, et dans l'art qu'il met à approfondir l'espèce de fatalité qui pousse l'un vers l'autre ces deux êtres si jeunes et si beaux. Ge que j'admire le plus en ce point, c'est que, peignont une passion coupable, la passion de Phèdre partagée par Hippoly te,' Lope trouve l'art de condamner cette passion en la peignant dans ses transports les plus • vifs. Ici le poëte dramatique ne perd pas un instant de vue sa qualité de prêtre. Lope prouve donc par cet exemple, qui n'est pas le seul, que le talent peut dans tous les cas, quand il le veut, sauver la morale au théâtre, et que, sans faire un sermon, on peut indiquer au spectateur où est le vrai, où est le faux. Gela condamne la dan{]!:ereuse théorie de l'art pour l'art.

Le Châtiment sans vengeance est aussi une des pièces les plus solides de Lope, une de celles où il a mis le plus de raison et déposé le plus abondamment le fruit de son expérience de la vie. Une certaine philosophie, qui ne pouvait pas être aussi étrangère qu'on s'est accoutumé à le dire aux bons ouvrages d'un homme tel que Lope de Vega, une philosophie qui se traduit en sentences, h la façon de Ménandre, se fait remarquer ici, particulièrement dans la troisième journée. Relisez par exemple les monologues du duc de Ferrare. Il est vrai que le Chàtu ment sans vengeance fut un des derniers ouvrages de Lope. Lui-même, dans sa préface, dédiée au duc de Sessa, nous apprend qu'il l'écrivit en 1631. Il avait soixante^neuf ans. Le manuscrit original se trouve

enire le» ncini de V. Ticknor. Il est couvert de nonibreases ratofev, l^rettves de ia réfleiion et du travail.

Lôpe, <|oi, comme Sbakflpeare, cherchait des sajets de drames dans tous les recueils d^ittoires tr^^iffiles, a trouté celui-ci dans les vieilles chroniques du duché de Ferrare, au «quinzième siècle (140S).

Il Aillait que cette touchante histoire attirât bien naturellement la symiMthie des jioëtes, car lord Byron s'en est aussi emparé : c'est le si^et de Pariêina^

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