INTRODUCTION. XVII
Comme disait Voltaire, ils n'ont aucun goût pour le martyre. Au lieu de penser, ils calculent; s'ils ont du talent, ils l'exploitent. Ce sont quelquefois des hommes d'infiniment de mérite : ce ne sont pas les héros de l'humanité.
Tel fut Lope de Vega. Sans doute, la justice veut qu'on ne demande pas à un homme ce qu'il n'a pas voulu faire, mais un talent si distingué n'en a pas moins mérité le reproche d'avoir abaissé la mission de l'art, au lieu d'élever le public jusqu'à lui; d'avoir suivi la foule, en flattant les passions populaires, au lieu d'avoir contraint la foule à le suivre. Aussi laissa-t-il une fortune évaluée à cent dix mille ducats, mais une gloire bientôt contestée, non loin de la maison où Cervantes mourait de faim, en doutant peut-être de l'immortalité qu'allait lui assurer le chef-d'œuvre de Don Quichotte. — Ne cherchez pas son monument dans l'enceinte de Madrid. Pas une pierre n'indique le lieu où reposent les os d*el fenix de los mgenios.
ri
Le caractère principal du théâtre de Lope de Vega, et en général du théâtre espagnol, est d'être essentiellement national et populaire. Sous ce rapport, il offre une entière analogie avec le théâtre des Grecs. Ce théâtre s'inspire le plus ordinairement des mœurs, des traditions, des usages, des croyances propres et particulières à l'Espagne. Il en reproduit fidèlement les passions et les préjugés. Il se plaît à décrire les amusements guerriers du moyen âge espagnol, tels que joutes^ tournois, courses de taureaux; il énumère avec complaisance les villes, les rivières, les montagnes de l'Espagne; il nomme avec orgueil les grandes familles qui l'ont illustrée. La Grèce n'a pas été autrement célébrée par Homère. l'Italie par Dante. En un mot, le théâtre espagnol est romantique, selon la première acception de ce mot, qui rendait si bien la chose; je veux dire qu'il est la production immédiate et spontanée d'une nation romane, c'est-à-dire fille de la civilisation romaine, mais distincte de cette civilisation dans ses attributs principaux. Cela posé, on peut dire du théâtre espagnol qu'il est romantique^ comme la religion catholique, comme l'art ogival, comme la chevalerie, comme, nos chansons