SCÈNE I
Une rue de Ferrare.
LE DUC DE FERRARE, déguisé, PHÉBUS, RïCARDO.
RiGARDO. — La bonne plaisanterie!
PHÉBUS. — ËKcellentei mais qui irait se douter que cv. ût le duc de Ferrare?
LE DUC. — Je crains qu'on ne m'ait reconnu.
RTCARDO. — A la faveur d'un déguisement on peut se donner toute licence; car le ciel lui-même, en quelque façon, se déguise. Ce voile dont la nuit l'enveloppe, que croyez-vous que ce soit? une cape avec garniture, sous
laquelle se déguise le ciel; pour laisser un peu de lumière, les étoiles du firmament sont des passements d'argent, et la lune broche sur le tout.
LE DUC. — 'Te voilà déjà avec tes folies?
PHÉBUS. — Tu ne savais pas qu'il est un poète de la nouvelle école, de ceux qui se qualifient de divins ^
RiCARDO. — Si j'ai recours à leurs licences, Votre Altesse m'excusera. J'en ai connu un qui appelait la lune une tarte à la crème.
LE DUC — Alors je t'absous. La poésie est tombée à un si bas degré, qu'elle est comparable à ces bateleurs qui jettent des rubans de diverses couleurs par la bouche : beaucoup de dextérité et peu de science. Mais laissons ce sujet fastidieux, et parlons d'autre chose. Elle n'est pas mal cette femme mariée.
RICARDO. — Comment, pas mal? c'est un ange, un séraphin. Mais elle présente un inconvénient difficile à surmonter.
LE DUC — Lequel?
RICARDO. — Un certain mari de peu qui occupe la place et en défend les abords.
PHÉBUS. — Il reste chez lui sans se montrer.
LE DUC. — C'est l'espèce la plus odieuse chez les gens de cet acabit.
PHÉBUS. — Le mari qui permet de traîner de splendides toilettes ne devrait prendre en pitié que celui qui les paye, puisque lui-même ne donne rien, et qu'en cas de mort de sa femme il aura la jouissance de la moitié, comme étant bien d'acquêts.
LE DUC — Ces rusés coquins ont quelque parenté avec le diable : ils vous font des conditions, et vous empêchent d'en venir à vos fins.
RICARDO. — Vous pourriez appeler ici; mais il y a beaucoup à dire.
LE DUC — Quoi donc?
\. 11 désigne l'école de Gongora ou des cuUistes, à laquelle Lope sacrifie quelquefois, tout en s'en moquant. Ces affectations sont d'ailleurs de tous les temps. Horace se moque aussi d'un poëte qui appelait la neige « les crachats de Jupiter : Jovis nputa. n
RicARDO. — Une maman bigote qui, parmi la vigne et l'aubépine, prie et gourmande deux filles, deux perles, deux bijoux.
LE DUC. — Je ne me fie jamais à Textérieur-
RICARDO. — Tout près d'ici habite une dame, douce et brune à la fois, comme du sucre de genêt.
LE DUC — A-t-elle de Tentrain?
RICARDO. — Celui que comporte son teint. Mais Tépoux qui près d'elle habite, si elle reçoit une visite, porte la tête basse et semble ruminer.
LE DUC. — Ruminer? il n'y a que les bœufs.
RICARDO. — Dans les environs j'ai aperçu une personne qui nous ferait bon accueil si elle avait étudié les lois.
LE DUC. — Allons voir.
RICARDO. — Elle ne voudra pas ouvrir à cette heure.
LE DUC. — Mais si je dis qui je suis?
RICARDO. — Si vous le dites, c'est ditférent.
LE DUC. — Eh bien! frappe. *
RICARDO. — Elle attendait : deux coups ont suffi.
(Cintia parait à sa fenêtre.)
ciNTiA. — Qui est là?
RICARDO. — C'est moi.
CINTIA. — Qui, vous?
RICARDO. — Amis. Cintia, ouvre, voyons! je t'amène le duc. Tu vois l'effet de mes éloges.
CINTIA. — Le duc?
RICARDO. — Tu en doutes?
CINTIA. — Oui. Je ne nie pas qu'il soit avec toi, mais je doute qu'à pareille heure un si grand seigneur m'honore de sa visite.
RICARDO. — C'est pour te faire grande dame qu'il se présente ainsi déguisé.
CINTIA. — Ricardo, si, il y a un mois, tu m'avais dit cela de notre duc, je croirais volontiers qu'il est en ce moment à ma porte, car, pendant toute sa jeunesse, il a mené une vie indigne; ses désordres étaient la fable de la cité. Il n'a pas pris femme pour suivre mieux ses fantaisies, sans considérer le scandale de laisser son héritage à un bâtard (bien que je reconnaisse le mérite de Frédéric); mais.
maiBteoant qu'il a compris la nécessité de se ranger, maintenant qu'il a négocié son mariage et envoyé son fils Frédéric à Mantoue au-devant de Gassandre, sa femme, il n'est pas po.ssible qu'il se permette la nuit ses folies d'autrefois. La princesse est en route; tout est préparé pour la recevoir. Que dirait*il si Frédéric se permettait les mêmes libertés? Si tu étais un serviteur fidèle, le duc t'en fournît-il l'occasion, tu ne montrerais pas cette impudence qui rejaillit sur lui fâcheusement. Le duc, ton seigneur, est dans son lit et dort. Par conséquent, je ferme ma fenêtre, ne doutant pas que ce ne fût un prétexte pour engager la conversation. Adieu, tu reviendras demain.
(Elle quitte la fenêtre et la ferme.)
LE DUC, à Ricardo, — Tu m'as mené chez quelqu'un de bien aimable.
RicARDO. — Que pouvez-vous me reprocher, monseigneur?
PHÉBus. — Vienne demain la nuit, et, si vous le désirez, je mets sa porte en morceaux.
LE DUC — Avoir dû entendre de telles paroles!...
PHÉBUS. — Ricardo a eu tort. Mais, monseigneur, tout chef d'État qui est curieux de connaître l'opinion de ses sujets, s'il est aimé ou s'il est craint, doit se méfier des louanges flatteuses des ofiîciers de son palais. Qu'il prenne un déguisement de nuit, et sous d'humbles vêtements, ou en voiture, qu'il aille faire l'épreuve de sa réputation. On dit que certains empereurs ont employé cette ruse.
LE DUC. — Qui écoute, le fait à son dam; et, tu as beau dire, tu ne me parles ici que de philosophes impertinents. Le vulgaire est mauvais juge de la vérité, et c'est tomber dans une erreur grossière que de s'en rapporter à l'opinion de gens qui, vacillants et incertains, jugent de tout au rebours de la raison. Pour soulager sa bile, un mécontent, un esprit chagrin, fera circuler dans le public, avide de nouveautés, un bruit menteur, et, comme dans son humilité le peuple n'est en mesure de rien contrôler, ni de pénétrer dans les palais, il murmure contre la noblesse. Je l'avoue, j'ai vécu avec quelque licence, n'ayant pas voulu
me marier, pour ne pas m'imposer ua joug. Un autre motif, c'est que je comptais sur Frédéric, quoique bâtard, pour être mon héritier. Mais, maintenant, j'attends Cassandre, qu'il est allé chercher à Mantoue. Jetons un voile sur le passé.
puÉBUs. — Tout sera réparé par votre mariage.
RiCARDo. — Si vous voulez vous amuser, appliquez l'oreille à cette porte.
LE DUC — On chante?
RiGARDO. — C'est évident.
LE DUC. — Qui donc demeure ici?
RIGARDO. — Un auteur de comédies.
PHÉBus. — Le meilleur de toute l'Italie.
LE DUC — Leur musique est bonne : et leurs comédies?
RiCARDO. — C'est un procès entre amis et ennemis de l'auteur. Ses amis les déclarent bonnes en applaudissant, et ses ennemis mauvaises.
PHÉBUS. — Il est difficile qu'elles soient toutes bonnes.
LE DUC — A l'occasion de mes noces, Phébus, retiens les plus belles salles, et les meilleures comédies. Je ne veux rien de médiocre.
PHÉBUS. — Nous choisirons celles qu'approuvent la noblesse et les gens d'esprit.
LE DUC — Ils répètent?
RIGARDO. — Oui, et c'est une dame qui parle.
LE DUC — Si c'est Andrelina, elle a de la réputation. Quelle action! quelle chaleur I quelle sensibilité t
UNE FEMME, derrière le théâtre. — « Laisse-moi, pensée importune. Arrière, arrière, mémoire : lu convertis en tourment ma gloire passée. Je ne veux pas me souvenir, mais oublier. Tu prétends adoucir mes maux? Pourquoi m'entretenir d'.un bien perdu qui ne sert qu'à troubler ma oie ? »
LE DUC — Quelle énergie!
PHÉBUS. — Diction admirable I
LE DUC — J'en écouterais davantage, mais je n'ai goût à rien. Je vais me coucher.
RIGARDO. — A dix heures?
LE DUC — Tout m'ennuie.
RiGARDO. — Y songez-vous? c'est une actrice unique.
LE DUC. — Je crains qu'elle ne dise quelque chose de grave.
RiCARDO. — Contre vous? c'est impossible.
LE DUC — Aujourd'hui, Ricardo, tu n'ignores pas que la comédie, avec le but d'offrir des exemples d'honneur et de conduite, est un miroir où l'homme d'esprit, le sot, le vieillard, le jeune homme, le fanfaron, le vaillant, le roi, le gouverneur, l'épouse, la jeune fille, reproduisent nos coutumes, bonnes ou mauvaises, mêlant la vérité et la plaisanterie, l'agrément et l'ennui. Il me suffit d'avoir appris du rôle de cette actrice l'état de ma réputation. C'est bien de moi qu'il s'agissait. Tu voudrais me faire entendre la réplique? ignores-tu que les puissants n'aiment guère de si pressantes vérités?
(Ils sortent.)