‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 172 sur 226 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une forêt traversée par un chemin.

LE COMTE FRÉDÉRIC en habit de voyage, mais richement vêtu,

BATIN.

BATiN. — Je ne reconnais plus vos habitudes ordinaires, monseigneur. Vous êtes chargé d'une affaire de la plus haute importance, et vous vous arrêtez à l'ombre de quatre saules?

FRÉDÉRIC — Mes ennuis ne me permettent pas de montrer plus de zèle et de hâte, comme il serait juste. Je m'éloigne de mes gens, assailli que je suis de mille pensées, et je voudrais m'échapper à moi-mêmie, sous le berceau de ces arbres qui, attentifs à l'eau endormie de cette rivière, mirent leurs rameaux revêtus d'un feuillage verdoyant. Il m'ennuie d'avoir à songer au mariage de mon père, quand je croyais en hériter. Je montre à tous, comme il convient, un visage riant, mais je vais à Mantoue comme absent de moi-même, et l'âme pleine d'un dégoût mortel. Aller au-devant de ma marâtre, c'est aller chercher le poison, et je ne puis m'y refuser.

BATIN. — Les habitudes vicieuses de votre père, monsei-

gneur, blâmées de ses sujets comme des étrangers, sont demeurées vaincues aux pieds de la vertu. Il est en train de se calmer, et il n'est pour cela rien de tel que le ma*riage. Certain vassal fit présent au roi deFrance d'un cheval indompté de la plus grande beauté. La neige de son poil égalait la blancheur du cygne, et quand il levait sa fine tête, une crinière luxuriante descendait de son cou jusqu'aux pieds. Bref, la nature, comme à certaine dame, lui avait accordé la beauté et le dédain, car sa fierté tenait pour injure de supporter Tiécuyer le plus hardi et le plus habile. Voyant qu'on ne pouvait venir à bout de cette nature rebelle, le roi ordonna de jeter ce cheval h un lion superbe qu'il nourrissait dans une fosse. A la vue de l'animal féroce, l'âme à peine vivante hérisse les crins à l'entour du corps qui en est environné comme d'une blanche sphère de lances. De chaque poil distille une goutte de sueur glacée, et ce cheval orgueilleux, subitement transformé, devint si doux, si pacifique, qu'un nain pouvait le monter; et il se laissa dresser à partir de ce jour.

FBÉDÉRic. — BatiDj je sais qu'il n'y a point de remède plus approprié au naturel vicieux de mon père que le mariage. Mais ne m'est-il pas permis de regretter qu'il ait vécu si longtemps de cette vie insensée? Je sais que le mortel le plus fier, le plus hautain, s'humilie aisément devant une femme, et qu'en présence de ce lion, l'homme au naturel arrogant et farouche est dompté par le premier enfant qu'il tient dans ses bras, ému de tendresse, et dont il se laisse prendre la barbe avec des mots inachevés et de vagues vagissements. Le rude laboureur ne jette pas sur les blonds épis étendus sur l'aire un œil plus caressant que l'époux sur sa jeune famille. C'est la guérison de tous les vices. Mais, que m'importe que mon père se modère et qu'il change sa conduite passée, si ses États doivent passer à ses enfants, et si moi-même, vil écuyer, je charge mes bras d'un lion qui me mettra en pièces ?

BATiN. — Seigneur, l'homme sage et avisé, ayant à souffrir un mal sans remède, a recours à la patience. Il fait semblant d'être heureux et content, et dissimule ses sentiments pour éviter de donner prise à la vengeance.

Ué LE CHATIMENT SANS VENGEANCE.

FRÉ^smc. — Moi, souffrir une marétrel...

BATiN. — Vous avez bien souffert toutes celles que vous donnait le libertinage du duc. Vous n'aurez plus affaire qu'à une seule, et de la plus grande naissance.

((/ris d'effroi derrière le théfttre.)

FRÉDÉRIC. — Quels sont ces cris que j'entends?

BATiN. — Ils partent du gué de la rivière.

FRÉDÉRIC. — Ce sont des femmes. J'y cours.

BATiN. — Un moment. . .

FRÉDÉRIC. — Poltron! n'estHîe pas un devoir de venir à leur aide I

BATiN. — La véritable vaillance consiste à s'éloigner du péril. — Holà! Lucindo, Albano, Floro!

(Entrent Lucindo, Albano, Floro.)

LUCINDO. — Le comte appelle.

ALBANO, à Batin. ~ Où est Frédéric?

FLORO. — Demande-t-il par hasard les chevaux?

BATIN. •— Il est accouru aux cris d'une dame avec peu de sens, mais beaucoup de valeur. Je le suis : en attendant rassemblez notre monde.

LDCiNDO. — Où cours-tu? Un moment.

ALBANO. — Quelque plaisanterie.

FLO^o. '*- C'est aussi mon avis... Cependant il s'élève de la rivière comme un bruit de gens en voyage.

LUGiNDO. — Frédéric annonce peu de goût à se soumettre au nouveau maître, bien qu'il aille à son devant.

ALBANO. — Son ennui est visible à tous les yeux.

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