‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 173 sur 226 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Snire FRÉDÉRIC, portant CASSANDRE dans ses bras,

FRÉDÉRIC— Permettez, madame, que je vous dépose ici.

CASSANDRB. — Chevalier, je rends grâce k votre courtoisie.

FRÉDÉRIC. — Et moi h ma bonne fortune qui m'a fait quitter mon chemin pour me conduire dans cette forêt.

CASSANDRE. — Quelles sont ces personnes, seigneur?

FRÉDÉRIC. — Des gens de ma suite. N'ayez aucune inquiétude, madame. Tous sont prêts à vous servir.

(Entre Batin portant Lucrèce dans ses bras.)

BATiN. — On VOUS qualifie volontiers de légères : en ce cas, ma mie, comment se fait-il que vous pesiez tant?

LUCRÈCE. — Où me portez-vous, mon gentilhomme?

BATIN. — Je vous retire tout au moins de ces sables dangereux que laisse en se retirant la rivière sur ses bords. Pour se procurer des nymphes si belles, elle a, je pense, employé la ruse, et fait verser le carrosse. Si c'eût été moins près, vous couriez un sérieux danger.

FRÉDÉRIC — Madame, afin que je puisse vous jbarler avec le respect que commande votre personne, veuillez me dire qui vous êtes*

CAssANDRE. — Scigucur, je n'ai nul motif pour le ca-^ cher. Je m'appelle Cassandre, fille du duc de Mantoue, et maintenant duchesse de Ferrare.

FRÉDÉRIC. — Comment se fait-il que Votre Altesse voyage seule ?

CASSANDRE. — Je ne suis pas seule ; comment serait-ce possible? Tout près d'ici est demeuré ^e marquis de Gon-» zague. Je lui avais demandé, au détour d'un sentier, de me laisser traverser seule la rivière, afin d'y passer une partie de ces heures brûlantes. Mais, pour parvenir à la rive qui me semblait plus et mieux ombragée, j'ai rencontré assez d'eau, pour y trouver une adverse fortune, bien que ce ne fût pas la mer. Mais il ne peut être question de la fortune puisque les roues se sont arrêtées ^— A votre tour, dites-moi qui vous êtes, seigneur^ Votre personne annonce la noblesse, et j'ai acquis la preuve de votre valeur. Je ne veux pas être seule à reconnaître un tet service. Le marquis et mon père deviennent vos obligés.

FRÉDÉRIC -^ Que Votre Altesse me donne la main, et elle Va apprendre qui je suis.

(Il lui baise la main eu mettant un génûir en tcirre.)

CASSANDRB. — A genouxf c'est trop! le plus strict devoir ne saurait vous y obliger.

FRÉDÉRIC — Il le faut, madame^, et c'est de toute justice! Apprenez que je suis votre fils.

A . Allusion à \à io\x6 de la Fortune qoi tourne satis ciesse.

350 LE CHATIMENT SANS VENaSANCE.

GÂSSANDRE. — J'aurais dû le deviner, et cela annonce peu de perspicacité à moi. Qui donc, sinon vous, pouvait m'assister en si grand péril? Que je vous embrasse.

FRÉDÉRIC. — Seulement votre main.

CASSAMDRE. — Non. C cst la seule manière de payer ma dette, seigneur comte Frédéric.

FRÉDÉRIC — Que mon âme fasse la réponse.

(Ils s'entretiennent à voix basse.)

BATiN, à Lucrèce, — Puisque le bonheur a voulu que cette grande dame fût celle que nous allions chercher à Mantoue, il me reste à savoir si je dois t'appeler Votre Grâce, Votre Seigneurie ou Votre Excellence, afin de mesurer mes paroles à la dignité.

LUCRÈCE. — Ami, dès mes plus jeunes ans je fus au service de la duchesse. Je suis de sa maison et de sa chambre. C'est à mOji qu'incombe le soin de vêtir et de déshabiller Son Altesse.

BATiN. — Es-tu sa camérière?

LUCRÈCE. — Non.

BATiN. — Tu dois être alors une quasi-camérière. Souvent les grandes dames, conformément à ce que tu me racontes, ont ainsi des suivantes friponnes, entre deux âges» qui sont tout et iic sont rien. Quel est ton nom?

LUCRÈCE. — Lucrèce.

BATïN. — Celle de Rome?

LUCRÈCE. — Pas tout à fait.

BATiN. — Je remercie Dieu de me l'avoir fait connaître. Depuis que j'ai lu son histoire, j'ai la tête farcie de chastetés violées et de précautions inutiles. Aurais-tu vu Tarquin ?

LUCRÈCE. — Moi?

BATJN. — Qu'aurais-tu fait si tu l'avais vu?

LUCRÈCE. — Es-tu marié?

BATiN. — Pourquoi cette question?

LUCRÈCE. — Demande là-dessus l'avis de ta femme.

BATiN. — Bien riposté. — Sais-tu qui je suis, moi?

LUCRÈCE. — Du tout.

BATiN. — Est-il possible que la renommée n'ait pas porté jusqu'à Mantoue le nom de Batin !

LUCRÈCE. — Qu'as-tu fait de beau? — Tu m'as Tair de ces imbéciles qui s'imaginent que leur nom remplit l'univers, quand ils sont à peine connus de leur quartier.

BATiN. — A Dieu ne plaise que ce soit vrai, ni que je porte envie à la réputation des autres. J'ai dit cela pour rire; car je n'ai en réalité ni tant de vanité, ni cette arrogance. Je voudrais, je l'avoue, avoir une réputation établie parmi les sages, parmi les hommes qui savent pour avoir étudié. Pour ce qui est du vulgaire ignorant, la réputation est une récolte composée de sottises, où l'on recueille ce qu'on a semé.

CASSANDRE, à Frédéric. — Je ne puis vous exprimer le plaisir que j'éprouve à cette rencontre. Tout ce que j'avais ouï est peu en comparaison de ce que je vois. Vos actes, vos paroles, sont d'accord avec votre personne, et l'on peut, cher fils et seigneur, en induire la nature de l'âme qui anime une personne si distinguée. Je me félicite de m' être égarée dans mon chemin, puisque je dois à cette erreur favorable de vous avoir connu plus tôt. On aime à voir briller après la tempête ce feu brillant qui annonce le retour du calme '. Ici, je compare mon erreur à la nuit, la rivière à la mer, mon carrosse au navire; moi, je suis le pilote, et vous mon étoile. Désormais je serai votre mère, seigneur comte Frédéric, et je vous prie de m'honorer de ce nom, puisqu'en effet je la suis. Je suis si satisfaite de vous, et ce lien nouveau est si doux, si cher à mon âme, que je suis plus heureuse de vous avoir pour fils, que d'être duchesse à Ferrare.

FRÉDÉRIC — Bien que je sois troublé par votre vue, belle dame, il ne faut pas que ce trouble m'empêche de vous répondre. Aujourd'hui le duc mon seigneur partage mon être en deux; il a fait du corps mon premier être, pour que je dusse mon âme au second. De ces deux naissances vous avez la palme, madame; car, pour naître avec mon âme, aujourd'hui je veux naître de vous. Jusqu'à l'instant où je vous ai vue, j'ignorais où elle était, et puisque je

h . Le feu Saint-Elme. Voyez une belle description de Camoëns, dans les Lusiadet, chant y, stance 48.

3o2 LE CHATIMENT SANS VENGEANCE.

VOUS dois de la connaître, vous m'avez donné l'être une seconde fois; jusqu'ici je vivais sans âme.

Page 1