‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 174 sur 226 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Entrent LE MARQUIS GONZAGUÊ et RUTILK).

BUTiuo. — C'est là, seigneur, que je lésai laissées.

LE MARQUIS. — C'eût été un étrange malheur, si le cav»lier dont tu parles n'était venu à son secours.

RUTiLio. — Elle m'ordonna de m'éloigner, voulant se baigner les pieds dans ces claires eaux, sans doute pour y mêler la neige, et y faire rouler des perles. Je ne pus arriver assez tôt malgré ma diligence, et la duchesse dut son salut à ce cavalier. Quand je les vis saines et sauves sur le rivage, je courus, seigneur, vous avertir.

LE MAROuis. — Voilà le carrosse; il est embourbé dans l'eau et dans le sable.

HUïiuo. — Ces saules nous ont empêchés d'abord de Tapercevoir... Les serviteurs de ce cavalier s'occupent à le dégager.

CAssANDRE. — Ah! voici mes gens.

LE itARQuis. — Madame et maîtresse t. . .

CASSANDRE. — Marquist...

LE MARQUIS. — Dans quelle mortelle inquiétude nous a tenus jusqu'à ce moment Votre Altesse! Grâce à Dieu, vous voilà hors de danger.

CASSANDRE. — Après Dieu, remerciez ce cavalier. Sensible autant que brave, il m'a retirée du péril.

LE MARQUIS. — Scigncur comtCj quel autre que vous pouvait venir au secours de celle à qui vous allez donne!* le nom de mère?

FRÉDÉRIC. — Seigneur marquis, j'aurais voulu me transformer en l'aigle de Jupiter, et enlevant madame dans mes serres, la transporter dans les airs, à la vue des sujets du duc mon seigneur.

LE MARQUIS. — Le cicl préside à ces événements. Il veut^ seigneur, que Cassandre vous soit redevable d'un si grand service, afin que dès ce moment vos volontés soient unies,*

3t que toute l'Italie voie des éléments si contraires, s'aimer et ne faire qu'un.

(Pendant qae la conversation continue entre le comte et le marquis, Cassandre et Lucrèce s*entretiennent à part.)

CAss ANDRE. — Pendant qu'ils sont à causer ensemble, dis-moi, Lucrèce, ce que tu penses de Frédéric.

LUCRÈCE. — Si vous Ic permettez, madame, je vous dirai franchement ma pensée.

CASSANDRE. — Je crois bien te deviner; parle néanmoins.

LUCRÈCE. — Vous le voulez?

CASSANDRE. — Oui.

LUCRÈCE. — Je dis donc que vous seriez plus heureuse, si le change pouvait s'opérer.

CASSANDRE. — Tu dis vrai, et je dois maudire mon étoile ; mais, c'en est fait. Si je me décidais, feignant quelque prétexte, à retourner à Mantoue, mon père me tuerait, j'en suis sûre, et je deviendrais par mon imprudence la fable de l'Italie. D'ailleurs je ne pourrais épouser Frédéric. Ainsi, je rie dois pas retourner à Mantoue; il faut que j'aille fi Ferrare, où je suis attendue par ce duc qui ne laisse pas de me causer quelque souci par les nouvelles que j'apprends de la liberté de ses mœurs et de sa vie.

LE MARQUIS. — Allous! qu OU rassemble nos gens. Sortons joyeux des périls de cette forêt. Pars en avant, Rutilio, et porte au duc de Ferrare la nouvelle que tout va bien, à moins que tu ne sois peut-être devancé par la renommée, qui tarde quand il s'agit de bonnes nouvelles, et prend des ailes pour porter les mauvaises. — Partons, madame. Qu'on amène le cheval du comte.

FLORO. — Le cheval du comte!

(n sort.)

CASSANDRE. — Votrc Exccllence sera mieux dans mon" carrosse.

FRÉDÉRIC. -^Puisque Votre Altesse le commande, j'obéis,

(Le marquis donne la main k Cassandre; Frédéric et Batin demeurent seuls.)

BATIN. — Quelle grâce élégante a la duchesse! FRÉDÉRif. — Tu la trouves bien, Batin?

BATiN. — Elle me paraît semblable à un lis qui, en quatre langues candides, demande k TAuroi^e d'échanger ses graines d*or contre les perles de sa rosée. Je ne vis jamais rien de plus charmant. Ahî seigneur, si j'avais le temps que je n'ai pas (car elles montenl dôjà, et il ne convient pas de les faire attendre) je vous dirais...

FRÉDÉRIC. — Tais-loi; — avec la finesse habituelle, tu as lu mon âme dans mes yeux, et tu t'apprêtes h flatter mon goût.

BATiN. — N'élait-il pas mieux placé en vos mains cet œillet naissant, cet oranger en fleurs tout embaumé, ce gilteau d'ambre et d'or, cette Vénus, celte Hélène?... La peste soit du monde et de ses lois!

LE COMTE. — Viens; n'excitons pas leurs soupçons. Je vais être le premier beau-fils qui trouve a louer sa bellemère.

BATiN. — Eh bien, seigneur; rien n'est tel que de prendre patience. Après tout, s'il y avait le choix, j'aiinerais autant qu'elle vous parût laide.

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