‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 175 sur 226 · AURORE, LE DUC DE FERRARE · texte numérisé non relu

AURORE, LE DUC DE FERRARE

LE DUC. — Frédéric l'aura rencontrée en chemin, s'il est parti quand on le dit.

AURORE. — Il a hésité longtemps, et quand la nouvelle est arrivée, il ne pouvait plus se dispenser de partir pour accompagner Son Altesse.

LE DUC — Je pense qu'un peu de tristesse put lui faire différer son départ. Après tout, Frédéric comptait au fond de son âme hériter de mes États, et mon intention, conforme à mes sentiments, l'autorisait k le croire. Frédéric, chèi'e Aurore, est ce que mon âme aime le mieux, et mon mariage est une trahison que je fais k mon propre cœur. Ce sont mes sujets qui m'ont contraint k lui faire ce mortel chagrin. Ils accordent qu'ils auraient aimé k

ravoir pour seigneur, tant pour l'affection que je lui porte, qu'à raison de leurs propres sentiments. Mais, disent-ils, les parents qui ont droit h ma succession, élèveront, non sans droit, des difficultés, et si on en vient aux armes , moi n'étant plus là pour les concilier, ils ruineront ce pays, car les guerres se font toujours aux dépens des peuples. C'est le motif qui a décidé mon mariage. Je n'ai pu m'en dispenser.

AURORE. — Vous n'avez pas besoin de vous excuser, seigneur, la faute en est à la fortune. Mais la sagesse du comte saura trouver le moyen de calmer ses ennuis, et de faire appel à la patience. Toutefois, dans cette occurrence, je crois devoir vous donner un conseil qui conciliera peutêtre ses regrets et votre affection. Pardonnez à ma hardiesse : mais, confiante en l'amitié que vous me témoignez, je vous dirai toute ma pensée. Je suis votre nièce, noble duc, je suis là fille de votre frère, que la mort inexorable moissonna dans sa fleur, car il comptait à peine cinq lustres; ainsiila fleur trop hâtive de l'amandier se voit dessécher par le vent du nord. Vous m'avez élevée dans votre maison, car je ne tardai pas à perdre aussi ma mère. Vous m'avez servi de père, et, dans l'obscur labyrinthe de ma triste fortune, c'est vous qui m'avez tendu le fil d'or qui m'a rendue à la lumière. Vous m'avez donné pour frère Frédéric. Il s'est élevé à côté de moi, et dans les doux rapports d'une honnête confiance a pris naissance mon amour. Je ne lui suis pas moins chère. Toujours ensemble, nous avons y^cu d'une même vie : la même loi, le même amour, les mêmes désirs, la même foi nous gouvernent. Le mariage la rendra éternelle. Je serai sienne, Frédéric m'appartiendra; et c'est à peine si la mort osera rompre des liens $i forts. Depuis le trépas de mon père, mes biens ont augmenté tellement qu'il n'est pas maintenant, dans toute l'Italie, un parti qui soit plus digne de ses qualités et de sa situation. Quant à moi, parmi tant de grands, je ne regarde ni à l'Espagne, ni à la Flandre. Si vous m'accordez Frédéric pour époux, soyez sûr qu'il verra sans regret Gassandre vous donner des héritiei^s, car je serai son appui et sa défende. Voyez si le

ooO LE ClIATliMENT SANS YKiNGEANCE.

conseil que je vous donne n'est pas un remède dans la circonstance.

LE DUC. — Laisse-moi t'embrasser, chère Aurore. Dans les maux que je redoute, tu es l'aurore même du ciel, dont les rayons dorés illuminent ma nuit. Tu fais luire le remède, et, à la lumière de ton conseil, je vois comme dans le cristal d'un miroir le moyen qui va mettre fin à mes angoisses. Tu assures ma vie et mon honneur. Ainsi, je te promets le comte, s'il répond par sa foi à la pureté de ton amour. Je ne doute pas que tu ne sois certaine du sien, et moi, de mon côté, chère Aurore, j'estime que ses qualités méritent davantage. Et puisque telle est la conformité de vos vœux, je te donne ma parole de faire célébrer ces deux hyménées le même jour. Attendons le retour du comte, et lu verras quelle fête je donnerai à Ferrare.

AURORE. — Je suis votre fille et votre esclave. Que puis-je dire de mieux !

(Entre Batin.}

BATiN. — Que Votre Altesse, monseigneur, partage les étrennes entre moi et le vent : nous en sommes dignes tous deux. Je ne sais lequel de nous a surpassé l'autre en vélocité. Étais-je le vent, ou le vent était-il moi? Était-il dans mes pieds, ou moi dans ses ailes? La nouvelle s'est répandue que la rivière s'était permis de faire verser le carrosse. Ce n'était rien, car, au même instant, le comte arrivait et tirait la duchesse de danger : il faut donc regarder comme abolie l'opinion vulgaire qui prétend qu'il ne saurait v avoir d'accord entre un beau-fils et sa bellemère. Ils arrivent, faisant paraître un tel contentement que l'on dirait vraiment une mère et son fils.

LE DUC. — Rien ne peut m'être plus agréable que cet accord, mon cher Batin : que le comte semble heureux, ce n'est pas seulement une nouvelle, c'est du nouveau. Dieu permettra que Frédéric, grâce à son bon esprit, se conduise bien avec Gassandre. Enfin, tous deux se sont vus, et dans une occurrence telle qu'il a pu lui rendre un tel service.

BATiN. — Je réponds à Votre Altesse que c'a été un grand bonheur pour tous deux.

AURORE. — Moi aussi, je veux avoir des nouvelles.

BATiN. — Ah! Aurore! votre nom est une belle occasion pour faire de l'esprit, en vous comparant à celle du ciel. Que désirez-vous savoir ?

AURORE. — Je voudrais savoir si Cassandre est vraiment fort belle.

BATiN. — Ce désir, cette question, concerneraient le duc bien plutôt que Votre Excellence. Mais je suppose que le bruit public vous a fait connaître h tous deux ce qu'il n'est pas nécessaire de répéter, car les voilà qui arrivent.

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