SCÈNE VI
Entrent^ avec une suite nombreuse et en grand appareil ^ RUTILIO, FLORO, ALBANO, LUCINDO, LE MARQUIS, FRÉDÉRIC, CASSANDRE et LUCRÈCE.
FRÉDÉRIC. — Dans ce jardin, madame, a été disposé pour vous un pavillon, où vous serez reçue par le duc, en attendant que la ville de Ferrare ait achevé les préparatifs de votre entrée, qui sera peu de chose en comparaison de vos rares mérites, mais qui sera cependant la plus belle que de notre temps ait vue l'Italie.
CASSANDRE. — Déjà, Frédéric, ce silence me rendait toute triste.
FRÉDÉRIC — Vous cn conuaisscz maintenant le motif.
FLORO. — Voici le duc et Aurore qui viennent à votre devant.
LE DUC — Mon âme, belle Cassandre, vous fait hommage de ces États, dont vous devenez dame et maîtresse, et je demande au Ciel de prolonger vos jours aussi longtemps que je le souhaite, pour le bonheur et la prospérité de mes sujets.
CASSANDRE. — Je vicus, mon redouté seigneur, pour être l'esclave de Votre Altesse. Ce titre seul est un avantage pour ma maison, un honneur pour mon père, une
gloire pour ma patrie. Puissent-ils n'avoir pas exagéré mes qualités, en disant que je suis digne des mérites de Votre Altesse.
us DUC, au marquis de Gonzague. — Venez dans mes bras, seigneur marquis, vous à qui je suis redevable d'un bien si précieux. .
LE MARQUIS. — Je mérite cette faveur pour ce qui est de la princesse,. et pour la part que j'ai prise à cet heureux hy menée.
AURORE. — Belle Cassandre, c'est moi qui suis Aurore.
CASSANDRE. — Entre les biens que me réserve mon heureuse fortune, je place Tespoir de vous avoir pour dame et pour amie. j
AURORE. — Je ne puis vous répondre qu'en vous iaimant, qu'en vous servant, comme arbitre de moi-même. Heureuse Ferrare, de vous avoir méritée, belle Cassandre, pour la gloire de son nom.
CASSANDRE. — Jc me vois accueillie avec tant de faveur, que je me promets un sort en tout prospère.
LE DUC — Prenez un siège pour recevoir les hommages et de mies parents et de ma maison.
CASSANDRE. — Je uc réplique point, par obéissance à vos ordres.
( Prennent place sous un dais le duc et Cassandre, lé marquis et Aurore.)
CAssÀNDRE. — Il n'y a pas de siège pour Je Côrhte?
LE DUC. — Non : car il doit être le premier à vous baiser la maîfii.
CASSANDRE. — De grâcc, qu'il soit dispetisé d'un tel acte d'humilité.
LE DUC — Ce se^aîl tile blesser, ei dé plus faire acte de désobéissance.
CASSANDRE. — A Dicu uc j^laisc.
FRÉDÈRic, à part. — Jô suis tout tremblant.
(Il met un genou en terre.)
CASSANDRE. — Relevcz-vous...
FRÉDÉRIC. — Ne l'exigez pas. Je vous baise trois fois la main, madame : la première pour vous, je me déclare
humblement votre sujet pour tous les jours de ma vie, et je jure de servir d'exemple à ces vassaux; la seconde pour le duc, mon seigneur, que je respecte et vénère ; la troisième pour moi. Je n'obéis ni à mon devoir envers vous, ni aux préceptes de mon père, en me déclarant votre sujet. L'obéissance part de mon àme, et celle-là est la véritable.
GASSANDRE. — A cc COU si souniîs je mets la chaîne de mes bras.
LE DUC. — Frédéric n*est pas un sot.
LE MARQUIS, à Auvore. — Il y a longtemps, charmante Aurore, que le bruit de vos attraits me faisait désirer de vous voir, et je remercie, non sans crainte, ma fortune qui me place si près de vous. Ces désirs sont accomplis, et maintenant j'aime à vous dire, en vous voyant si belle, que je sens redoubler en moi le zèle à vous servir.
AURORE. — Je sens, seigneur marquis, tout le prix d'une telle faveur. Votre nom m'était connu par tant de hauts faits qui ont immortalise^ votre nom en Italie! J'ignorais votre style galant, et je rougis de cette ignorance, car il y a du galant dans tout soldat, surtout quand il s'agit d'un homme de votre naissance et de votre valeur.
LE MARQUIS. — Jc m'cmparc de cette faveur; et dès aujourd'hui je déclare vous appartenir, et dans les fêtes qui se préparent, je suis prêt à soutenir contre tçus les chevaliers de Ferrare, que ma dame est la plus belle.
LE DUC — Il est temps que vous preniez quelque repos. C'est abuser de vous que de prolonger ces conversations. Il ne faut pas que l'amour dise que je n'apprécie pas mon bonheur, puisque je lui refuse le temps.
(Tous entrent dnns l'îippartement avec de grands compliments, Frédéric et Batin demeurent senîs.)
.FRÉDÉRIC. — Quelle folle imagination !
BATIN. — Comment, folle? Qu'y a-t-il?
FRÉDÉRIC. — On a bien raison de dire que notre vie est un songe, et qu'elle n*est tout entière qu'un songe. Ce n'e«st pas seulement durant le sommeil, c'est quand on est bien éveillé, qu'il nous arrive de rêver des choses telles qu'elles
ne pourraient être soupçonnées de Thomme en proie au délire le plus violent.
BATiN. — Rien n'est plus vrai. Quand je me trouve avec plusieurs personnes, il me vient quelquefois la fantaisie de donner un soufflet ii l'un, de mordre le cou h l'autre. Si je suis au balcon, je me ligure que je vais me jeter, me tuer, et j'en suis tout tremblant. Vais-je à un enterrement, il me prend envie de rire. Si je suis à l'église, à quelque sermon, je me figure qu'il est imprimé, et que c'est moi qui le' débite. Voilà deux joueurs; je suis prêt îi leur jeter à la tête un chandelier. Si l'un chante, je veu\ chanter: et si j'aperçois une dame, ma folle fantaisie est telle qu'il me semble que je la tire par le chignon, et le rouge me monte au visage, comme si vraiment je l'avais fait.
FRÉDÉKic, absorbé, — Jésus! Dieu me soit en aide! Arrière, rêveries insensées d'un homme éveillé! Moi, forger de telles imaginations, de telles pensées! Concevoir de tels propos, de telles espérances, former des entreprises telles! Assez!... Quelle folie est la mienne!
BATiN. —.Comment, des secrets pour moi?
FRÉDÉRIC — Batin, il ne s'agit pas de réalités; ainsi je ne te dissimule rien. Nos rôveriea sont un esprit sans corps. Ce qui n'est pas, ce qui ne peut être, ne saurait composer un secret.
BATIN. — Et si c'est moi qui vous l'apprend? Dissimulerez-vous encore?
FRÉDÉRIC — Avant que lu puisses me deviner, on verra des fleurs au ciel, et dans ce jardin des étoiles.
BATiN. — Eh bien, voyez si je tombe juste. Vous êtes épris de votre belle-mère : c'est là ce que vous vous dites à vous-même.
FRÉDÉRIC — Tais-toi. C'est la vérité. Mais, qui peut m'accuser? La pensée est-elle libre?
BATIN. — Si peu, que dans son vol elle nous fait apercevoir l'immortalité de l'âme comme dans un miroir.
FRÉDÉRIC — Le duc est heureux.
BATIN. — Oui, beaucoup.
FRÉDÉRIC — Cela semble impossible, et pourtant je suis jaloux de lui.
BATiN. — C'est bien permis; si l'on songe que Gassandre était bien mieux faite pour vous.
FRÉDÉRIC. — Ainsi, impossible étant ma jalousie, je puis mourir d'un amour impossible.
(Ils sortent )
FIN DE LA PREMIERE JOURNEE
DEUXIÈME JOURNÉE