‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 177 sur 226 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Salon dans le palais du duc de Ferrare. CASSANDRE, LUCRÈCE.

LUCRÈCE. — Votre Altesse m'a laissée dans un profond élonneraent.

CASSANDRE. — Il n'y a point d'Altesse quand le cœur est triste, et triste pour des indignités. J'aimerais mieux être une simple villageoise que le matin trouve à côté de son mari laboureur, qu'Altesse couverte d'or, de pourpre et d'écarlate, et négligée de mon époux. Plût h Dieu que je fusse née dans une humble condition : j'aurais trouvé du moins un cœur pour m'apprécier et répondre à mon amour. Dans cette humble sphère, on jouit du même contentement (jue dans les chambres royales, et les effets de l'amour sont partout les mêmes sous le voile uniforme des nuits. Aux premières lueurs de l'aube, le soleil qui trouve deux époux enlacés dans les bras l'un de l'autre, ne contemple ni bonheur plus grand, ni repos plus doux, à travers les vitres de cristal, sous les lambris dorés, que lorsqu'il pénètre, à la mémo heure, par les fentes d'une pauvre chaumière, et qu'il voit deux corps ne formant qu'une âme. Heureuse celle qui n'a pas à pleurer un dédain fastueux, et qui se lève gaiement de la couche partagée par son époux ! Celle qui le matin, ô félicité rare, se mire et de ses deux mains se lave le visage dans la fontaine voisine, au lieu de le baigner de pleurs, parce qu'elle est la femme d'un homme sans foi, dût-il être le duc de Ferrarel...

Mais pourquoi me plaindrais-je? Ne devais-je pas m' attendre à ce que le prince, qui vivait si mal, ne changerait guère en changeant d'état? Qu'un homme rentre chez lui quand le jour revient éclairer le monde, qu'il vive k sa fantaisie, il en est libre. Mais, par un oubli coupable, négliger à ce point une femme distinguée, c'est se montrer bien peu sage, ou vouloir son propre malheur. Le duc me paraît être de ces gens qui, en prenant une femme, se proposent de la garder à la maison, comme un objet précieux, pour l'ornement et la montre, comme on place un fauteuil ou un cabinet dans un salon; et c'est un point que je ne saurais approuver : car bon mari n'eut jamais femme mauvaise. La femme honnête entre dans sa maison pour y être traitée en fem^ne, et non pour occuper la place d'un fauteuil, d'un cabinet ou d'un tableau. C'est assez qu'un homme soit léger; sans qu'il vienne à manquer de courtoisie, et, en somme, il vaut mieux ne pas fournir d'occasion au mal, que d'y chercher ensuite un remède.

LUCRÈCE. — Vos paroles m'ont causé autant de peine que d'étonnement. Qui pouvait penser que le duc ne changerait pas de conduite après son mariage, ou que, n'étant pas amoureux, il manquât, comme vous dites, de CQurtoisie? En matière de galanterie, la jalousie se conçoit; le dédain, l'attitude, un sourire adressé k quelqu'un, faire l'éloge d'un autre après avoir causé avec lui, tout cela peut piquer au jeu, et réveiller le soupçon endormi. Mais un mari? piquer sa jalousie, quand cela s'est-il jamais vu? — Votre Altesse a-t-elle écrit à son père tous ces chagrins ?

CASSANDRE. — Nou, Lucrècc, mes yeux savent seuls quel est le sujet de mes pleurs.

LUCRÈCE. — Il eût été mieux assurément, plus conforme à la nature et k la raison, que le comte Frédéric devînt votre époux; ce mariage eût assuré son avenir. Le duc aurait eu pour successeur son petit-fils. Cette mélancolie, madame, qui partout accompagne le comte, n'est pas sans cause.

CASSANDRE. — Il ne peut m'en vouloir dans ses sombres rêveries. Je ne lui donnerai point de frères. FrL'déric peut être sûr que je ne suis pas la cause de ce qu'il souffre. Ce

qui est arrivé est un malheur qui nous est commun à tous deux.

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