‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 178 sur 226 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Entrent LE DUC, FRÉDÉRIC, BATIN.

LE DUC. — Si j'avais pu croire, comte, que mon mariage te causât un tel chagrin, je serais mort plutôt que d'y songer.

FRÉDÉRIC. — Ce serait, seigneur une étrange imperlinence à moi que de m'attrister de votre mariage. Je n'ai cessé de compter sur votre affection. Vous avez d'ailleurs trop de sens pour ne pas comprendre que si j'étais fâché de votre mariage, je saurais dissimuler mon mécontentement. On voit bien sur mon visage que je me porte mal, mais on n'en aperçoit pas la cause.

LE DUC. — Les médecins de Mantoue el de Forrare croient l'avoir devinée, et tous sont d'accord pour le conseiller le mariage. C'est le remède à ce genre de mélancolie.

FRÉDÉRIC — Pour des jounos filles, je ne dis pas. Mais un homme dans ma position n'a pas besoin de pareil remède.

CASSANDRB, qut est demeurée à part, à Lucrèce. — C'est à peine si le duc m'a daigné regarder. Quelle grossièreté! quel inexplicable dédain!

LUCRÈCE. — Peut-être ne vous a-t-il pas aperçue, et alors il ne faudrait pas l'accuser.

CASSANDRE. — Je n'ai à y répondre que par l'indifférence. Sortons, Lucrèce; mais, ou je me trompe, ou il se repentira quelque jour de ce mépris.

(Elles sortent.)

LE DUC, à Frédéric. — Je n'en veux pas moins te proposer un mariage qui n'est ni loin de mes États, ni loin de ton amour.

FRÉDÉRIC. — Serait-ce par hasard Aurore?

LE DUC. — Tu y songeais, et tu as prévenu ma pensée, au moment où elle se produisait sur mes lèvres. J'ai con-

suite les plus anciens, les plus sages de nos magistrats, et tous s'accordent à dire que ce mariage compense magnifiquement le tort que je te fais.

FRÉDÉRIC. — Ils connaissent mal mon cœur. A tort ils méjugent lésé, et me supposent offensé sans raison. Ignorent-ils que jamais je ne fis opposition à votre mariage? Je Tai toujours souhaité, au contraire, pour votre repos.

LE DUC. — Je l'ai toujours cru, je le crois encore, et cette soumission, mon cher Frédéric, je la paye par le remords que j'ai de m'étre marié.

FRÉDÉRIC. — Seigneur, pour qu'il soit bien prouvé que je n'éprouve nul regret à une chose si juste, pour répondre k Taffection que vous me témoignez, je veux connaître d'abord les intentions de ma cousine; si elle accepte, je me conforme à l'instant à vos désirs.

LE DUC. — J'ai sa parole confirmée de sa propre bouche.

FRÉDÉRIC — Je sais de science certaine qu'il y a du nouveau. Le marquis s'est senti encouragé à la servir, et c'est pour cela qu'il a prolongé son séjour à Ferrare.

LE DUC — Que t'importe cela, mon cher Frédéric?

FRÉDÉRIC — L'homme qui va se marier voit avec déplaisir, et même avec colère, le galant dont on a accepté les services. C'est comme qui écrirait sur du papier maculé.

LE DUC — Si maintenant tout se regarde à travers un verre grossissant, il n'y a qu'à renfermer les femmes dans des forteresses dès leur naissance pour les dérober à tous les yeux. Considère que le cristal le plus pur, si tu veux t'y mirer, se trouble sous ton haleine. Mais, qu'importe? une fois essuyé et remis à sa place, il est aussi clair qu'auparavant.

FRÉDÉRIC — Ces exhortations sont dignes de vous et de votre esprit. Seigneur, quand la forge rutilante darde mille étincelles, pour apaiser les flammes murmurantes, le forgeron jette de l'eau sur la braise; mais les charbons rebelles se rallument bientôt; le feu absorbe l'eau, et s'élève en brûlant : ainsi un mari peut calmer les désirs et la première flamme de l'amante passionnée; mais le feu peut reprendre plus vif et recommencer. Par conséquent je dois

me méfier de quelqu'un qui aime. Je ne veux pas être l'eau qui ranime son amour, en consumant mon honneur et en lerriissant ma renommée.

UR DUC. — Comte, tu es aussi peu sensé qu'impertinent. Tu parles d*Aurore, comme si elle était la nuit, el dans un langage indécent et grossier.

FRÉDÉRIC. — Un moment...

LE DUC. — A quoi bon?

FRÉDÉRIC. — Seigneur, un moment, je vous prie.

(Le duc sort.)

BATIN. -^ Gela s'appelle négocier adroitement la faveur du duc.

FRÉDÉRIC. — J'appelle sa disgrâce, pour être de tout point malheureux. Le désespoir de mon âme est arrivé à ce point, que je ne sais plus invoquer que la mort. Et si je mourais, je voudrais retourner à la vie mille fois, pour mourir autant de fois que j'aurais vécu.

BATIN. — Ainsi, comte, vous ne voulez ni vivre, ni mourir. Vous allez donc, entre la mort et la vie, être une espèce d'hermaphrodite. Vrai Dieu! en voyant ce sombre désespoir, vous m'obligez à vous demander ou le motif de votre douleur, ou la permission de me retirer en tel lieu que ma fidélité soit mieux récompensée. Donnez-moi votre main.

FRÉDÉRIC. — Batin, si je pouvais te dire mon mal, ce serait un mal possible, un mal susceptible de prendre fin. Mais le malheur a voulu que ce mal, indépendant de ma raison, ait son siège dans mon cœur. Si, pour obtenir quelque consolation, je veux parier, je m'arrête aussitôt, parce que je sens qu'il y a de la parole à mon âme plus de distance que de la terre au ciel. Pars donc, si tu veux, et laisse-moi seul ici, afin qu'il ne me reste pas même une parcelle de bonheur.

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