SCENE III
Entrent CASSANDRE et AURORE.
CASSANDRE. — C'cst pour ccla que tu pleures? AURORE. — Ai-je donc tort, je le demande à Votre Al-
tesse , alors que le comte maintenant me discrédite et me hait? Il prétend que j'aime le marquis de Gk)nzague. Aimer Carlos! moi? quand? comment? Mais non; je sais la vérité. Il a formé le dessein de se rendre en Espagne, par dépit de voir son père marié. Avant ce mariage, j'étais la lumière de ses yeux. Aujourd'hui, ma vue le choque et lui cause de Tennui. Quelle aurore ramena le jour au monde, sans trouver le comte cherchant TAurore de ses yeux? Dans quel jardin, près de quelle fontaine Frédéric ne m'a-t-il pas parlé d'amour? ma bouche était une rose, mon front avait la blancheur du jasmin. Toujours il était près de moi. Quel moment a-t-il vécu sans moi? et comment aurait-il vécu, sans celle qui était son âme? Ces rapports assidus avaient porté notre amour mutuel au point que de deux âmes que Dieu nous avait données, nous ne faisions qu'une : et cela, dès nos plus jeunes ans. Avec nous était né cet amour qui meurt aujourd'hui par l'efiFet de sa trahison. Voilà les suites de son ambition déçue.
CASSANDRE. — Je regrette. Aurore, d'y avoir été pour quelque chose. Mais, console ton chagrin. Je vais lui parler, bien qu'il soit difficile de faire entendre raison à la jalousie.
AURORE. — Il est jaloux?
CASSANDRE. — Jaloux du marquis, k ce que prétend le duc.
AURORE. — Que Votre Altesse soit persuadée qu'il n'y a ni amour ni jalousie dans sa tristesse.
(Elle sort.)
CASSANDRE. — Frédéric...
FRÉDÉRIC, mettant un genou en terre, — Que Votre Altesse donne sa main à son esclave.
CASSANDRE. — Le' gcuou en terre, comte! pas tant d'humiUté, ou je vais t' appeler Excellence.
FRÉDÉRIC — Ce serait une offense à mon amour. Votre main à baiser; je ne me lèverai pas sans cela.
CASSANDRE. — Voici mcs bras... Qu'as-tu? Qu'as-tu vu en moi? On dirait que tu tremblés. Sais-tu ce que je veux de toi?
FRÉDÉRIC — - Mon âme l'a deviné et Ta dit à mon cœur,
mou cœur au visage, d'où est né le trouble que vous voyez.
CASSANDRE. — Laisse-uous seuls un moment, Batin. J'ai à parler au comte.
BATIN. — Le comte troublé, et Cassandre qui demande k lui parler en tête-à-tête? Je n'y suis plus.
(Il sort.)
FRÉDÉRIC, à part, — Ciel! jusqu'à ce que je meure phénix, calmez un moment cette flamme, puisqu'une autre vie m'attend.
CASSANDRE. — Frédéric, Aurore m'a parlé de la jalousie que tu éprouves depuis l'arrivée à Ferrare du marquis Carlos, au point de vouloir rompre ton mariage. Je tiens compte sans doute de ces propos; d'autre part, je ne puis me persuader que tu aies si peu de confiance en tes propres mérites. Le marquis a du brillant, il est vrai, mais il tient plus du soldat que d'un galant de cour. Je crois donc que ta tristesse, ta réserve, viennent de ce que le duc, ton père, m'a épousée, considérant comme perdu le droit qur. tu avais à la succession de ton père, dès la naissance d'un premier enfant. Et puisque c'est moi qui suis la cause de tes ennuis, je veux t' éclairer dès maintenant. Je puis t'assurer, Frédéric, que je ne te donnerai pas de frère; car le duc n'a fait ce mariage que pour donner satisfaction à ses sujets. Ses habitudes vicieuses, pour ne pas leur donner un autre nom, ne lui ont permis de s'abandonner à mes bras que le court espace d'une nuit, qui lui parut un siècle, et il n'en est retourné qu'avec plus de fureur à ses plaisirs passés, en rompant le frein de mes bras. Tel un cheval fougueux qui s'échappe, au son du tambour, couvert d'écume. Il disperse çà et là des fragments de sa housse brodée. Ici le mors brisé, ici les sangles et les rênes. Tel le duc, après avoir rompu la foi sainte du mariage, va parmi des courtisanes viles, dispersant les lambeaux de son honneur. Là succombe sa réputation; là périssent les lauriers, les trophées et les titres de ses illustres aïeux; là se consument la valeur, la santé, et le temps, si mal employé dans ces débauches indignes, où de la nuit on fait le jour. Tu vois combien tu es assuré de succéder à ton père. Ce
n'est pas un époux., c'est un tyran que m'a donne le mien; je vais lui. écrire de me retirer de l'enfer de ce palais; ou peut-être une mort prochaine mettra-l-elle fin à de si cruels outrages.
FRÉDÉRIC. — Votre Altesse a commencé par des reproches, et elle termine par des larmes uH discours capable d'attendrir le plus dur rocher. Que viensTie d'entendre? Sans doute vous avez cru voir en moi le fils de l'homme qui vous offense, maiîi devaut de tels outrages je ne gërdë plus les sentihients d'un fils. Cela posé, je suis étonné^ madame, de vous voir attribuer ma trislessa à des piensers si bas. Frédéric a-t-il besoin de possiéder des États pour être ce qu'il est? N'aurai-je pas ceux ide ma cousine, si je me marie avec elle? ou bien, ne puis-je, en tirant l'épée contre quelque prince voisin, gagner par la conquête ce que je perdrais ailleurs? Non! ma préoccupation np vient pas de l'intérêt; et, bien que ce soit peut-être m'écai^ter trop de la raison eii le disant, sachez, madame, que je mène la vie la plus triste que jamais homrpe ait menée eii cei monde, depuis qliie l'ainour a tiré, des flèches de son arc. Je meurs sans remède; ma vie va finissant comme la flamme d'un flambeau, et je demande en vain à la mort de ne pas attendre que la cire soit entièrement consumée, puisqu'un léger souffle lui suffit pour me jeter dans sa nuit profonde. ......
CASSANDRE. — Frédéric, retiens tes larmes; le ciel n'a paç donné les pleurs aux liomipes, mais un esprit ferme et brave. Les larmes sont le privilège des femmes, à qui la force manque, bien qu'elles aient le courage; les larmes ne conviennent pas aux hommes, excepté seulement lorsqu'ils ont perdu l'honneur, et ne l'ont pas encore vengé. Maudite soit Aurore et la jalousie qu'elle te donne, d'avoir réduit à un état si misérable un cavalier beau, sage, généreux et si digne d'être aimél
FRÉDÉRIC. — Ce n'est point Aurore; c'est une erreur.
CASSANDRE. — Qui doUC CSt-CC?
FRÉDÉRIC. — Le soleil lui-même; car, pour ce qui est d'aurores, on en voit toutes les fois que naît le jour. CASSANDRE. — Quoi I cc n*est pas Aurore?
.FRÉDÉRIC. — Ma pensée a volé plus haut.
GASSANDRE. — Une femme t'a vu et t'a parlé; tu lui as dit ton amour, et elle n'y a répondu que par l'ingratitude? Ne vois-lu pas qu'il y a contradiction, et que la chose paraît impossible?
FRÉDÉRIC. — Impossible? Si vous connaissiez la difficulté, vous diriez que je suis de marbre, puisque je ne succombe pas à mon chagrin, ou que c'est par un miracle que je vis.
CASSANDRE. — Es-tu donc amoureux de quelque statue de bronze, d'une nymphe ou d'une déesse taillée dans l'albâtre? L'âme des femmes n'est pas revêtue d'un jaspe glacé, et un léger rideau couvre toute pensée humaine. Jamais amour accompagné de tant de mérite n'a frappé au cœur d'une femme, que son âme n'ait répondu : « Me voici, entrez doucement, n Dis-lui ton amour, quelle qu'elle soit. Ce n'est pas sans raison que les Grecs ont peint souvent Vénus aux pieds d'un faune ou d'un satyre; pour visiter Endymion, Phœbé se rendit souvent de sa demeure argentée sur le mont Hatmos. Suis mon conseil, comte; car l'édifice le plus chaste n'a qu'une porte de cire; parle et ne meurs pas en te taisant.
FRÉDÉRIC. — Le chasseur industrieux met le feu autour du nid du pélican indien, et l'oiseau, pour délivrer ses petits, descend de l'arbre, et bat follement des ailes; mais, en le faisant, il augmente la flamme qu'il croyait éteindre, et, les ailes brûlées, il perd sa liberté qu'il aurait gardée s'il se fût envolé. Ainsi mes pensers, qui sont les fils de mon amour, et que je garde dans le nid du silence, s'enflamment en vous écoutant; l'amour bat des ailes, et se consume en voulant les délivrer. La flamme augmente, et mon amour y succombe. Vous me décevez, et je m'enflamme; vous m'excitez, et je me perds; vous m'encouragez, et je m'épouvante... et tel est le péril que j'entrevois, que je regarde comme préférable de mourir en gardant le silence, puisque la mort est au bout de tout.
(Il sort.)
CASSANDRE, Seule, — Le ciel n'a rien créé sur la terre de comparable à l'imagination pour troubler le repos de
rhomme. Elle change le feu en glace; elle se revêt des couleurs du désir; de là naissent la guerre et la paix, la tempête et le calme. C'est une sorte de seconde âme, qui déçoit plus qu'elle n'éclaire. Ces insinuations obscures, ce trouble transparent, plus éloquent que la parole, me laissent rêveuse et pensive. Les vents ne soulèvent pas des tumultes plus divers que ces vérités voilées n'en excitent dans l'imagination, et les tempêtes de l'âme sont les plus redoutables. Quand je viens à imaginer que je suis celle qu'aime le comte, j'entends la déception elle-même me dire que je rêve l'impossible. Soudain ma fatale destinée me représente mon mariage, et me justifie à mes yeux de ce que j'éprouve : car il n'est pas d'impossibilité telle qui ne soit jugée visible par les yeux de la pensée. Tant de raisons me semblent réunies, et en particulier les insultes de cet époux barbare, qu'il me semble que je vais perdre l'esprit. L'impossible me semble facile, et, dans mon délire, je me vois déjà vengée. Mais c'est là une pensée coupable, et derrière l'objet de ma passion je vois luire une épée. Grandes sont les qualités du comte, mais plus grande serait ma folie, si je donnais des espérances à une flamme si insensée. Assez de trouble, assez d'erreur. Ciel, viens à mon secours, bien que rêver ne soit pas faillir; car il n'est au monde personne dont Thonneur fût sauf, si penser l'offense, c'était l'accomplir. Jusqu'à présent, ni mon honneur ni mon cœur ne sont coupables, car ce que j'ai voulu n'était que vaine imagination. Vouloir ce qu'on rêve est une faute aux yeux de Dieu, mais non aux yeux de l'honneur. Cela établit une différence, Dieu lisant dans nos pensées ce qui échappe aux yeux de l'honneur.
(Entre Aurore.)
AURORE. — Longue a été la conversation de Votre Altesse avec le comte. Qu'a-t-il répondu?
CASSANDRE. — Sa rccounaissance sur ce sujet répond à son amour. Ménage sa jalousie. Aurore; il n'est besoin que de cela.
(EUe sort.;
AURORE. — Que cette froide réponse est peu -faite pour calmer la violence de mes ennuis! Se peut-il qu'un homme
iii LE chatisIent sans vengeance.
3'ui rti'udorait ait été bhànffé à ce point par rêspbir déçu e porter un jout* le nom de diic de tî'errare! Amoiilr, que ta puissance est grande I PoUi* toi, on ne regarde ni à la vie, ni à l'honneur. Et Prédéi^ic se meurt, lui ([m m'aimait tant, par le regret de ce qu'il attend du mariage de Gàssandre. Mais, puisqu'il a caché ses véritables motifs sous lirie feintîp jalousie, puisque Ton conseille de réveiller raiiiour assbiipl, je yeux fdî en causer une véritable, en îHe rilbnt^aI^t favorable au marquis.