‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 181 sur 226 · LE DUC, FRÉDÉRIC, BATLN · texte numérisé non relu

LE DUC, FRÉDÉRIC, BATLN

LE DUC — Le Souverain Pontife m'écril- de partir surle-champ pour Ropae.

FRÉDÉRIC. — Sa lettre n'en donne pa^ le motif?

LE DUC — Ma réponse doi| être (Je partir sanîj perdre un moment.

FRÉDÉRIC — Si vous l^ cachcz, je ne 1^ dppançlp plus.

LE DUC. — Depuis quand, Frédéric, te caclié-je mes secrets? Tout ce que je puis te dire, c'est que si Je Pape veut réunir une armée, eu égc^rd aux guerres qu'il a en Italie, il est à croire qu'il veuille mq pommer goufalonierde l'Église; il est probable qu'il deuiandera aussi que je l'aide de mes deuiers, ï\ uipins qu'ij we cj^qug^ sur la question du cjioix. ^

Fi^ÉDÉRic — Je con^prends que vous pi'ayesj déguisé vofre pensée, vous proposant f|e partir sem) ; mai^ je veux vous accompagner : à vos côtés, Seigueuf, yous u'^^^^? pas de meilleur soldat-

LE DUC — Cela ne se peut' il n'est pas bon, fioipte, que ma maison nous perde tous deux; nul we peuf )£^ gouverner comme toi. Voilà le vr^j ; i| suffit (J'^illeurs que je ie désire.

FRÉDÉRIC. — Je ne veux pas, ]^onseigqeur, risquer de vous déplaire. Mais, si je demeure, que djra-t-on en Italie?

LE DUC — C'est une question d'État; et je pe puis souffrir de m'a^socier quelqu'un, même uaon propre fils.

(gorf Je 4uc.)

BATiN. — Pendant votre entretien avec le duc, j'ai remarqué qu'Aurore, sans prendre garde à vous, causait tête k tête avec le marquis.

FRÉDÉRIC. — Avec le marquis?

BATiN. — Oui, monsieur.

FRÉDÉRIC — Eh bienf que m'importe, je te prie? Aurore , au marquis, — Que celte écharpe soit la marque d'une première faveur.

LE MARQUIS. — Ccttc écharpc. Madame, sera une chaîne à mon cou; unie à jamais à ma personne, je ne la quitterai de ma vie. Si vous me permettez de la porter, ce sera doubler le prix de votre faveur.

AURORE, à part, — Je me venge sans doute, mais il me semble que j'offense mon amour. — Haut. — Elle gagne à changer de maître, portez-la donc, je vous prie.

BATiN. — C'est une admirable invention de la nature, d'avoir mis la trahison dans le cœur des femmes (de quelques-unes du moins, je ne dis pas de toutes). Les hommes les adorent; ils en deviendraient idolâtres. — A Frédéric» — Voyez-vous l'écharpe ?

FRÉDÉRIC. — Quelle écharpe ?

BATiN. — Quelle écharpe? la question est jolie I Une écharpe qui appartenait au soleil, quand elle appartenait à une femme, dont elle relevait la grâce et la beauté, et qui maintenant, comme dans une éclipse, touche l'extrémité du dragon. Je me souviens que l'on vit jadis l'écharpe de la Discorde, comme cette pomme d'or, dont parle l'histoire de Paris et des trois déesses.

FRÉDÉRIC — Cela avait lieu au temps jadis, mon cher Batin; aujourd'hui, c'est autre chose.

AURORE, au marquis. — Venez au jardin avec moi.

BATIN. — Avec quelle liberté il la prend par la maini quel accord I

FRÉDÉRIC — Pourquoi pas, si leurs âmes s'entendent?

BATIN. — C'est là votre réponse?

FRÉDÉRIC — Que veux-tu que je réponde?

BATIN. — Un cygne ne souffre pas à côté de lui un autre cygne, et s'envole quelquefois avec sa femelle vers les ondes étrangères. Si un coq rencontre le coq d'une autre

maison avec ses poules, de son bec il déchire la couronne de sa crête; ses plumes se hérissent, et dans sa jalousie 'A s'évertue à lui faire sentir sa victoire, jusque dans le chant de la nuit. Gomment souflFrirez-vous que le marquis se prépare à vous prendre celle que vous avez tant aimée?

FRÉDÉRIC. — Parce que la meilleure manière de se venger des femmes qui nous en donnent occasion, c'est de les abandonner h leur goût. Un homme compromet son honneur, s'il le fait dépendre de leurs caprices.

BATiN. — Donnez-moi, pour Dieu, une copie de ce catéchisme des galants. Je le garderai dans la mémoire. — Non, comte, pardonnez-moi, mais il y a du mystère dans votre patience. Je compare les pensées d'amoUr à une roue à pots^; chaque pot ne s'emplit de nouveau qu'après avoir vidé la première eau. Un autre amour vous fait oublier celui d'Aurore. Quand le pot est rempli, comment y aurait-il place pour d'autre eau ?

FRÉDÉaic. — Tu es passablement étourdi, Batin, si par ruse tu prétonds deviner ce que je ne m'explique pas à moi-même. Entre et vois ce que fait le duc, afin que, s'il est sur son départ, je puisse raccompagner.

BATIN. — Vous me traitez d'étourdi sans motif. Approuver vos tristesses serait une flatterie coupable.

(11 sort.)

FRÉDÉRIC, sew/. — Que cherches-tu, pensée téméraire? Cruelle, que me veux-tu? Où me pousses-tu ? Pourquoi m'ôter sans raison la vie ? Pourquoi ces impétueux mouvements ?

Modère ton cours vagabond, car c'est la mort à tous deux que tu prépares. Accorde-moi le repos, et ne permets pas qu'une entreprise si belle, ait une si triste fin.

4 . Noria^ espèce de rone destinée à l'arrosement, partout en usage dans le royaume de Valence. Elle est mise en mouvement par un cheval.

:nO LB CHATIMKNT SANS VENGEANCE.

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