‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 184 sur 226 · AURORE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

AURORE, LE MARQUIS

AURORE. — Je t'ai dit la vérité.

LE MARQUIS. — Je ne puis le croire. Vois si personne ne nous entend, et regarde bien à ce que tu dis.

AURORE. — C'est pour te demander conseil, marquis, que je t'ai découvert ce scandale.

LE MARQUIS. — Comment as-tu pu voir Cassandre et Frédéric?

AURORE. — Écoute. Je commence par t' avouer que j'ai aimé le comte, lequel me le rendait, quoique plus traître qu'Ulysse. Notre amour s'accrut avec le temps; et il avait juré de n'être qu'à moi, lorsqu'il partit pour aller audevant de Cassandre. Frédéric en revint si triste, que, lorsque le duc lui parla de notre projet, il refusa, alléguant la jalousie que tu lui inspirais. La jalousie, dit-on, est l'aiguillon de l'amour. Je consentis à recevoir tes hommages, Carlos. Mais, j'avais affaire k un cœur plus dur que le diamant : là où il n'y a point d'amour, la jalousie est*de nul effet. En me voyant si dédaignée et Frédéric si indifférent, j'en cherchai le motif. La jalousie a des yeux de lynx qui traverseraient les murailles. Je n'attendis pas longtemps. Le cabinet de toilette de Cassandre a deux boudoirs qui se font face, et qui, au lieu de tapisseries, sont ornés de tableaux, de glaces et de cristaux. Le soupçon marche à pas de loup. J'arrive dans une seconde pièce,

je regarde, et spectacle odieux! je vois dans la glace d'un miroir, le comte qui moissonnait des roses sur les lèvres de Cassandre. Je frémis à cette vue, et je me retirai, pleurant ma disgrâce et leur commun malheur. Ils vivent en l'absence du duc, tellement aveuglés, que leur amour va au-devant du mépris, et qu'ils semblent vouloir rendre public un forfait tel que n'en virent jamais les nations païennes. On eût dit que la glace où venaient se reproduire leurs embrassements répétés obscurcissait le poli de son cristal. Cependant, mon amour plus curieux, suivit les progrès de leur infamie, tellement, qu'il n'est pas demeuré d'outrage dont je n'aie acquis la preuve. On dit que le duc revient victorieux, |e front couvert de lauriers qu'il a conquis en repoussant bravement les ennemis du pasteur de Rome. Parle : que dois-je faire en cette douloureuse occurrence? Je redoute des maux encore plus grands, s'il est vrai que tu m'aies parlé d'amour dans la sincérité de ton âme; et je suis si malheureuse que peut-être tu imiteras le comte en me trompant, ou en quittant Ferrare.

LE MARQUIS. — Aurorc, la mort seule est sans remède. Demande au duc de.m'accorder ta main. S'il le fait, nous partirons pour Mantoue, où tu seras en sûreté. On dit que le tigre, privé de ses petits par le chasseur, ne peut résister h sa douleur s'il ne réussit pas à les reprendre, et qu'il se précipite danr la mer; que ne fera donc pas l'Achille ferrarais pour défendre sa renommée et son honneur? Gomment veux-tu qu'un affront si odieux ne soit pas lavé dans le sang? à moins que le ciel ne soit prompt à punir leur luxure, et qu'il ne frappe des traits de sa foudre ces géants d'infamie! Tu as entendu mon conseil?

AURORE. — Ma pensée, dans son trouble, l'accepte de ta main.

LE MARQUIS. — La glacc de cristal qui l'a offerte à ta vue sera le miroir de Méduse pour la nouvelle Gircé.

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