‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 185 sur 226 · SCÈNE II Entrent FRÉDÉRIC et BATIN · texte numérisé non relu

SCÈNE II Entrent FRÉDÉRIC et BATIN

FRÉDÉRIC. — Gomment! il n'a pas voulu permettre que Ton sortît pour le recevoir?

BATIN. — A peine le duc a-t-il aperçu les contins désirés, qu'abandonnant sa suite, et sans vouloir qu'on le prévienne, il est monté à cheval et est parti. Dans son affection, il ne pouvait tarder plus longtemps h te voir. Sans doute, il est juste que la duchesse Toccupe, mais sa tendresse pour toi prime tout. Tu es le soleil de ses yeux, et une éclipse de quatre mois a mis à bout sa patience. Comte, prépare-lui une entrée triomphale; car les troupes qu'il commande vont arriver chargées de trophées.

FRÉDÉRIC, apercevant Aurore, — Eh quoi! Aurore, toujours à mes yeux inséparable du marquis?

AURORE. — Quel empressement gracieux!

FRÉDÉRIC. — C'est avec cette sécheresse glacée que tu réponds à mes ennuis?

AURORE. — J'admire le souci que paraît te causer le marquis. On dirait que tu t'éveilles après un sommeil de quatre mois.

LE MARQUIS. Jc n'ai jamais soupçonué, seigneur, et, il y a un moment encore, j'ignorais les sentiments que vous faites paraître. J'ai rendu mes hommages à Aurore, dans la persuasion de n'avoir aucun compétiteur; et surtout que ce compétiteur ne serait pas vous, à qui je dois humblement céder en toutes choses, excepté en amour. Je ne vous vis jamais, vous le savez, faire l'office de son serviteur. Aujourd'hui, vous désirez que je vous l'abandonne; cela est juste, son mérite aura son emploi auprès de vous, beaucoup mieux qu'auprès de moi.

(Il sort.)

AURORE, à Frédéric, — Qu'avez-vous fait?.,. Mais, c'est de la démence, car vous n'obéissez pas à l'amour? Combien de fois n'avez-vous pas vu le marquis s'entretenir avec moi, depuis le commencement de votre tristesse, et

môme longtemps après. Cependant, tu n'es pas revenu à moi, tu ne t'es pas occupé de moi. Aujourd'hui que je songe à mon hymen, tu le montres menaçant et jaloux... Comte, y songes-lu? Laisse-moi à mes nouvelles espérances, et sache que je me donnerai la mort plutôt que de me prêter à ce que tu veux feindre. Retourne, comte, à tes tristesses; retourne à ton calme apparent et troublé; tes dédains ont pénétré jusqu'au fond de mon âme. Désormais, tu n'existes plus pour moi. Mensonges! Dieu te garde; et, crois-moi, il est trop tard maintenant pour te servir de ma personne.

(Elle sort.)

BATiN. — Qu'as-tu fait?

FRÉDÉRIC — Je ne sais, vraiment?

BATiN. — Tu ressembles, à s'y méprendre, à l'empereur Tibère. Il fit mettre k mort sa femme, et quand on l'eut exécutée, il l'envoya appeler pour se mettre à table avec lui. On conte aussi d'un certain Romain, appelé Messala, qu'il avait oublié son nom.

FRÉDÉRIC. — Moi, j'oublie ma qualité d'homme.

BATiN. — Et tu me rappelles ce paysan qui, au bout de deux ans de mariage, faisait remarquer à sa femme qu'elle avait les yeux noirs.

FRÉDÉuic. — Ah! Batin, que mon trouble est profond! Ma pensée s'égare...

BATIN. — Non, je te compare h ce Biscaycn qui avait laissé la bride à son mulot, et qui, voyant qu'il ne mangeait pas, malgré ses caresses, fit appeler un Galien de roussins, pour savoir ce qu'il avait. Celui-ci, voyant l'animal bridé, mit à la porte le Biscayen, et lui ôta la bride. La crèche était pleine, et (juand le maître revint, il ne restait pas un brin; car, après avoir mangé la paille, le mulet en appélit était en train de manger la crèche. « Je jure Dieu, dit-il, alors, que je crois au médecin, moins qu'au vétérinaire. C'est vous désormais qui aurez soin de moi et de mon mulet. — Quelle est cette bride qui vous empêche de manger? Et, s'il y a un remède, qu'attendez-vous, que tardez-vous à l'employer? »

FRÉDÉRIC^ — Hélas! Batin, je nai plus conscience de moi-même?

BATIN. — En ce cas, ne me dites rien, et laissons l'avoine en repos.

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