‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 186 sur 226 · SCÈNE lii · texte numérisé non relu

SCÈNE lii

Entrent CASSANDRE et LUCRÈCE,

CASSANDRE. — Il arrive, dis-lu?

LUCRÈCE. — Oui, madame.

CASSANDRE. — Sitôt.

LUCRÈCE. — Pour vous voir, il a laissé toute sa suite. CASSANDRE. — N'en crois rien; quant h moi, j'aimerais mieux voir ma mort.

(Les serviteurs s'éloignent, et elle s'entretient à demi-voix avec Frédéric.)

Eh bien, seigneur comte, on annonce Tarrivée du duc, mon souverain?

FRÉDÉRIC. — On le dit peu éloigné. Il fait bien paraître Famour qu il vous porte.

CASSANDRE. — Je mcurs de chagrin en songeant que je ne pourrai plus te voir avec la même facilité.

FRÉDÉRIC. — La mort ne pourrait paraître à mon amour plus cruelle que ce retour si prompt.

CASSANDRE. — Ah! comtc, je perds le jugement.

FRÉDÉRIC. — Hélas! j'ai perdu le mien depuis longtemps.

CASSANDRE. — Jc suis saus âme.

FRÉDÉRIC. — Et moi sans vie.

CASSANDRE. — Que faire?

FRÉDÉRIC. — Mourir.

CASSANDRE. — N'y R-t-U pas d'autre remède?

FRÉDÉRIC. — Non; car, si je te perds, pourquoi vivrais-je?

CASSANDRE. — Me pcrdras-tu pour cela?

FRÉDÉRIC. — Je veux, dès à présent, feindre de servir et d'aimer Aurore. Je veux même la demander en mariage au duc, pour écarter ses soupçons et ceux du palais, où je sais que Ton parle mal de nous.

CAssANDHE. — tlii oulragc? La jalousie ne suffit-elle pas? Te marier, comte? Y songes-tu?

FRÉDÉRIC. — Le danger commun m'y oblige.

CASSANDRE. — Comment, vive Dieu! viendrais-tu te railler de moi, après avoir été la cause première de ce malheur? Ah! tu me connais mal! J'irai plutôt crier à haute voix Ion crime et ma trahison.

FRÉDÉRIC — Madame...

CASSANDRE. — Ccssous cc discours.

FRÉDÉRIC. — On va vous entendre.:

CASSANDRE. — Quc m'importc? Leduc peut m'ôter mille fois la vie, mais tu ne te marieras pas.

Page 1