‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 187 sur 226 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Entrent FLORO, PHÉBUS, RicARDO, ALBANO, LUCINDO,

et ensuite LE DUC, revêtu d'une brillante armure.

RiCARDO, au duc. — On était sur le point d'aller à votre rencontre.

LE DUC — Mon amour sait nrenaro les devants.

CASSANDRE. — Est-il possiblc, seigneur, que vous ayez pu croire k pareille injure?

FRÉDÉRtc — Madame la duchesse se plaint d'une injure ; il semble que la faute serait à mon amour.

LE DUC — Mon fils, l'amoUr paternel, qui ne cesse de chérir son propre sang et sa ressemblance, a facilité l'entreprise de mon retour. Il n'y a ni peine, ni fatigue, pour l'homme à qui il tarde de revoir les objets chers à son cœur. Il est juste, madame, que vous preniez votre part de cette affection ; vous ne m'en voudrez pas de vous placer, dans mon cœur, sur la iiiôme ligne que le comte.

CASSANDRE. — Il est votï'e sang, monseigneur; et son mérite justifie cette faveur. Je me réjouis de voir que votre valeur sait apprécier la sienne.

LE DUC — Mon amour, je le sais, doit se partager entre tous deux. Frédéric, pendant mon absence, a gouverné mes Ëtats avec tant de sagesse, que nul de mes sujets ne s'est plaint. Au milieu du tumulte des armes, je me plaisais

JOURNÉE ni, ScèNE IV. 3«?î

à me dire à quel point 11 se montrait un sénateur partait. Grâces à Dieu, les ennemis dispersés du pasteur romain respectent sa présence dans mon épée. Il m'a permis de baiser sa main le jour où Rome, assistant à mon triomphe, m'a nommé un autre Trajan. Aussi, je veux désormais changer le désordre en vertu, afin qu'elle chante mon nom comme elle y applaudit aujourd'hui. Quand u;:^ homme est parvenu à ce point de renommée, auand il augmente en prix, il ne faut pas qu'il soit désigné plutôt par le vice que parla vertu.

RiCARDO. — Je vous aunouce, seigneur. Aurore et le marquis.

AURORE. — Que Votre Altesse soit aussi bien venue que le souhaite celle qui Tadore.

LE MARQUIS, au duc. — Donnez vos mains à Carlos. Il veut que vous connaissiez son amour.

LE pue. — Que mes bras payent les dettes de mon âme à qui me parle si bien. Bien que mon amour ait regret au long temps qui s'est écoulé, tout est joie djms l'heureux jour qui me procure de si doux embrassements. Et maintenant, chers amis, qu'il me soit permis de me reposer des fatigues de la route. Il est tard. Demain vous pourrez vous livrer à toute votre joie.

(Tous se retirent avec le duc. Demeurent Batin et Ricardo.)

BATIN. — Ami Ricardo !

RICARDO. — Cher Batin!

BATIN. — Comment s'pst terminée cette guerre?

RICARDO. — Comme l'a décidé la justice ayant le ciel pour défense. La Lombardie est apaisée, et les ennemis se sont dispersés honteusement, car le lion de l'Église, avec un seul rugissement, a fait tomber leurs armes à terre. Le nom du duc retentit dans toute l'Italie. Les jeunes filles chantent que si Saûl en a tué mille, David en a tué cent mille, et le changement qui s'est opéré est tel que nous vous amenons un autre duc. Il n'est plus question de dames, de soupers, de targes ni d'épées. Il ne parle maintenant que de Gassandre. Il n'aime rien tant que le comte et sa duchesse. En un mot, le duc est devenu un petit saint.

BATiN. — Que dis-lu? Que me contes-tu?

RiCARDO. — Tandis que chez la plupart la prospériti» engendre les vices et l'orgueil, tandis qu'ils méprisent tout le monde, se figurant qu'ils sont immortels, notre duc a tourné k l'humilité. Il semble dédaigner les lauriers de son triomphe, et ses bannières victorieuses n'ont pas gonflé sa vanité.

3ATIN. — Fasse le ciel qu'après toutes ces marques de résipiscence, il n'en vienne à ressembler à cet homme d'Athènes qui avait demandé à Vénus de métamorphoser en femme une chatte dominicaine, je veux dire blanche et noire ^. Un jour qu'elle était sur son estrade, bien frisée et pomponnée, elle vit passer un de ces animaux qui, comme les poètes, vont rongeant le papier. Elle ne fait qu'un saut de l'estrade sur le raton, d'où je conclus que, qui est ôhatte de son naturel, sera chatte, qui est chienne demeurera chienne, m secula seculorum,

RICARDO. — Ne crois pas que le duc retourne à ses folies de jeunesse, surtout s'il a des enfants qui de leurs petites mains caressantes peignent la plus majestueuse barbe des plus redoutables lions.

BATiN. — Je serai charmé qu'il en soit ainsi.

RICARDO. — Eh bien, Batin, adieu.

BATIN. — Où vas-tu?

RICARDO. — Fabia m'attend.

(Il sort.)

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