‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 188 sur 226 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Entre LE DUC, tenant des papiers ù la main,

LE DUC. — Y a-t-il là quelqu'un?

BATlN. — Voici de vos serviteurs le plus humble. LE DUC — Batin!

BATIN. — Dieu vous garde. Êles-vous en bonne santé? Votre main.

LE DUC — Que faisais- tu là?

BATIN. — ■ J'écoutais Ricardo, qui me contait vos exploits.

i. Allusion au costmr.e des moiir^s dominicains.

C'est un grand chroniqueur. Il vous peignait comme l'Hector de ritalie.

LE DUC. — Que dit-on du gouvernement du comte pendant mon absence ?

BATiN. — On peut affirmer, seigneur, qu'il a égalé, pendant la paix, vos exploits à la guerre.

LE DUC — S'est-il bien comporté avec Gassandre?

BATiN. — On ne vit jamais que je sache, marâtre plus aimable à l'égard de son beau-fils. Elle est pleine de sens, de vertu, de régularité.

LE DUC —Rien ne pouvait m'être plus agréable que de la voir bien avec le comte. Frédéric est la personne que plus j'estime et j'aime. J'étais inquiet de sa tristesse quand je partis pour la guerre. Je suis singulièrement heureux que Gassandre ait si bien mesuré sa conduite à l'égard du comte, qu'ils vivent en paix et en amitié. De toutes les faveurs que je pouvais demander au ciel, c'est celle qu'avec plus de passion désire mon âme. Ainsi ma maison est aujourd'hui témoin de deux victoires : celle que j'ai remportée à la guerre, et celle que la belle Gassandre a remportée sur Frédéric. Elle sera désormais ce que j'ai de plus cher au monde, tant je lui sais gré de cet acte habile, et je renonce à mes sottes dissipations.

BATiN. — G'est un miracle du pape, seigneur. Le duc Louis de Ferrare est parti général et revenu ermite. Vrai Dieu, vous pourriez fonder un autre ordre des Camaldules^.

LE DUC — Je veux que mes sujets sachent à quel point je suis changé.

BATiN. — Mais plairait-il à Votre Altesse me dire pourquoi elle a reposé si peu?

LE DUC — En montant l'escalier du palais, j'ai rencontré plusieurs personnes qui m'attendaient, et qui m'ont remis ces papiers. Craignant que ce ne fût quelques plaintes, j'ai voulu, sans perdre un moment, en prendre connaissance. Va, et laisse-moi seul. Ceux qui gouvernent doivent ce soin à l'accomplissement de leur devoir.

4. Ordre religieux, foodé cin ^Q^% par saint Romuald, moine bénédictin de Rayenn/}^

BATiN. — Le ciel récompense la peine de ceux qui travaillent au bien public. Puisse-t-il accorder toujours la victoire à vos armes, et des siècles à votre renommée.

(Il sort.)

LE DUC, lisant. — Voyons. « Seigneur, je suis Ëustache, préposé aux jardins du palais, où j'enseigne la culture des plaptes et des fleurs. J'ai planté six fils. Je vous supplie d*accorder aux deux aînés... » 11 suffit; je comprends, et désormais je distribuerai mieux mes bienfaits. A une autre: « Jjucinde expose qu'elle est demeurée veuve du capitaine Arnould... » C'est encore une demande. « Albano, qui depuis six ans est en résidence. .. » Toujours une demande.

— «Jules Camille a été fait prisonnier, parce que... » Toujours le même style. — « Paule de Saint-Germain, demoiselle honorable... » Si elle est honorable, rien ne lui manque, à moins de vouloir que je lui donne un mari. Voyons cet autre. Il est cacheté et m'a été remis par un homme mal vêtu, qui m'a engagé à le garder avec soin.

— « Seigneur, veillez avec attention sur votre maison : en votre absence, le comte et la duchesse... » Mes pressentiments ne me trompaient pas : ils auront mal gouverné; je prendrai patience. (Continuant,) «... le comte et la duchesse, avec la plus coupable audace, ont souillé votre honneur et votre lit... » — Quel est le courage capable de résister à un pareil coup ? — « Si vous savez dissimuler, vos yeux vous le diront.» — Qu'est-ce que je viens de lire ? 0 lettre, dis-tu cela ou non ? Sais-tu que je suis le père de celui que tu accuses de me ravir Thonneur? Tu mens; cela ne peut être: Cassandre, elle, m'offenser! Ne vois-tu pas que le comte est mon fils ? Mais ce papier me répond qu'il est homme et qu'elle est femme. 0 lettre infâme, lettre cruelle, tu me répondras que je dois savoir qu'il n'est pas de crime que ne comportent les faiblesses humaines. Ce doit être par la permission de la colère de Dieu f Ce fut la malédiction que jeta Nathan à David; Dieu m'impose le même châtiment, et Frédéric est Absalon. Mais mon châtiment à moi est plus grand encore. 0 ciel ! Ces femmes n'étaient que des maîtresses, et Cassandre est mon épouse. C'est la punition des désordres et des vices de ma jeunesse.

et ils sont venus les jours du tourment... 0 fils perfide! Cela est-il vrai? Car je ne crois pçis qu'un homme né d'un autre homme puisse commettre un crime si noir. Mais, si tu m'as offensé, ah I je voudrais, après t' avoir tué, pouvoir te redonner la vie, afin de te tuer autant de fois que je t'aurais donné une nouvelle existence. Quelle félonie! Quel crime I Absence, combien est-il vrai qu'un père doit se méfier, même du fils qu'il laisse derrière lui ! Comment saurai-je avec prudence la vérité, sans me déshonorer par les témoins que j'invoquerai ? Et je ne la saurai même pas ainsi. Qui oserait me raconter une si infâme histoire ? Mais à quoi sert de m'informer? On n'aurait pas pu inventer cela d'un fils, si ce a'eût été la vérité, et une vérité pour moi si déshonorante I — Le punir, ce n'est pas me venger. — Celui qui châtie ne se venge pas, et je ne suis pas obligé à d'autres informations; car il n'est pas besoin que le forfait qui ruine notre honneur soit ou non commis; il suffit qu'on le suppose et qu'on en parle.

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