‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 189 sur 226 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Entre FRÉDÉRIC.

FRÉDÉRIC. — Sachant que vous ne reposez pas, je viens vous voir...

LE DUC. — Dieu te garde.

FRÉDÉRIC. — Et vous demander une grâce.

LE DUC — Avant que tu la demandes, sache que mon affection te l'accorde.

FRÉDÉRIC — Seigneur, quand vous m'avez déclaré que vous verriez avec plaisir mon mariage avec ma cousine Aurore, j'y aurais consenti volontiers; mais la jalousie que m'inspirait le marquis ne me permit pas de vous obéir. Depuis, j'ai pu me convaincre que mon amour se créait de vaines chimères; nous avons fait la paix, et je lui ai promis, seigneur, de l'épouser, dès que j'en aurais obtenu de vous la permission, après votre retour. Aujourd'hui, je vous la demande à genoux.

LE Duc — Tu ne pouvais, comte, me faire un plus grand

plaisir. Laisse-moi un moment, pour que j'en fasse part à ta mère. Il n*est pas juste qu'elle ignore ce projet de mariage, et tu dois lui demander sa permission, aussi bien que la mienne.

FRÉDÉRIC. — N'étant pas de son sang, pourquoi Votre Altesse veut-elle faire intervenir madame la duchesse ?

LE DUC — Qu'importe que tu ne sois pas de son sang ? Gassandre est ta mère.

FRÉDÉRIC. — Il y a déjà bien des années que Laurence, ma mère, est morte.

LE DUC — Tu t'irrites de ce que j'appelle Gassandre ta mère; pourtant l'on m'a dit que dans mon absence, et j'en ai une grande joie, vous étiez tous les deux bien d'accord.

FRÉDÉRIC — Geci, seigneur, est un secret de Dieu. Je suis mal venu à me plaindre, car vous l'adorez, et avec raison; pourtant je déclare à Votre Altesse que si elle a été un ange pour tous les autres, elle ne l'a pas été pour moi.

LE DUC — Je regrette qu'on m'ait trompé; car on m'avait dit que personne ne recevait de Gassandre un meilleur accueil.

FRÉDÉRIC — Tantôt elle est aimable pour moi, et tantôt elle se plaît à me prouver qu'il n'est pas possible de regarder comme un fils celui qu'une autre femme a enfanté.

LE DUC. — Tu as raison ; c'est aussi mon avis. Mais elle m'obligerait en t'aimant plus encore qu'en m'aimant moimême; car cette amitié assurerait la paix. Va-t'en avec Dieu.

FRÉDÉRIC — Dieu vous garde.

(Il sort.)

LE DUC, seul. — Je ne sais comment, traître, j'ai pu seulement regarder ton infâme visage. Quel ton libre et dégagé I quelle perfidie dans cette idée de me demander Aurore en mariage, pour que je ne croie pas à son offense ! Ge qui confirme mes soupçons, c'est l'empressement et le soin avec lesquels il se plaint que Gassandre l'a traité mal pendant mon absence. Le crime croit se taire quand il crie à haute voix. Il se plaint de ce que je l'appelle sa mère... Il a raison. Puisque la femme de son père est sa maîtresse,

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le nom de mère ne lui convient pas. Mais moi! moi! comment puis-je croire avec tant de facilité un si énorme forfait? Un ennemi du comte ne peut-il pas avoir tramé cette accusation contre lui, pour se venger, connaissant mon caractère, par le châtiment qu'il recevrait de moi ?... Oui, je me reproche ma crédulité.

(Entrent Cassandre et Ânrore.)

AURORE. — De V0U3, madame, j'espère ma vie en cette circonstance.

CASSANDRE. — Cc choix, Aurorc, fait honneur à ton discernement.

AURORE. — Mais j'aperçois le duc.

CASSANDRE. — Gommeut, seigneur, si peu de repos?

LE DUC — Je dois à mes sujets ces marques de sollicitude. Je vois d'ailleurs, par ce mémoire, que l'État a été si bien dirigé par vous, que tous s'accordent h reconnaître votre mérite.

CASSANDRE. — G'cst au comlc, seigneur, non à moi, que revient l'honneur de ces services. Sans flatterie, je puis dire que sa valeur est vraiment héroïque. Il se montre en tout supérieur; il est aussi brave que sage : en un mot, c'est tout votre portrait.

LE DUC — Je sais que de toute façon il a occupé si bien ma place, que vous l'avez, madame, pris pour moi-même, et je vous garde la reconnaissance qui vous est due.

CASSANDRE. — Je VOUS apporte, seigneur, une nouvelle demande de la part d'Aurore, Carlos la demande, elle l'aime; je vous supplie de vous rendre à leurs vœux.

LE DUC — Je crois que le marquis arrive trop tard. Le comte sort d'ici à l'instant et m'a fait la même demande.

CASSANDRE. — Lc comtc a demandé Aurore ?

LE DUC — Oui, Cassandre.

CASSANDRE. — Lc comtc !

LE DUC. — Oui.

CASSANDRE. — Il faut quc vous le disiez, pour que je le crqie !

LE DUC — Je pense donc la lui donner. Le mariage aura lieu demain.

CASSANDRE. — Ce scra à la volonté d'Aurore

AURORE. — Que Yoti*e Altesse me pardonne» mais le comte ne sera pas mon époux.

LE DUC. — Qu'entends-je ? Mais, qu'est-il besoin d'insister ? Le comte ne surpasse-t-il pas le marquis en noblesse, en esprit, en valeur ?

AURORE. — Peut-être, seigneur; mais quand je l'aimais, il m'a dédaignée, et s'il m'aime maintenant, c'est mon tour.

LE DUC. Fais-le pour moi, et non pour lui t

AURORE. *- On ne se marie qu'à son goût, et je n'en ai plus pour le comte.

LE DUC. — Étrange résolution!

CASSANDRE. — Aurore a raison, bien qu'elle parle peutêtre avec trop de hardiesse.

LE DUC. — Non, elle n'a pas raison, et il faut qu'elle épouse Frédéric, cela dût-il la contrarier.

CASSANDRB. — Seigucur, n'usez pas de votre pouvoir; l'amour est une affaire de goût et ne veut pas de contrainte. (A part.) Héias ! le traître comte s'est lassé de moi.

(Aurore sort avec le duc.)

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