‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 20 sur 226 · INTRODUCTION. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXI

lies, la gravité et la bouffonnerie, dont ne saurait se passer un auditoire populaire : en un mot, le génie national substitué sans le savoir aux conventions et aux règles créées par un autre génie et pour un autre peuple, qu'il est permis de préférer, si l'on veut, au génie et au peuple espagnol. Successeur immédiat de Lope de Rueda, espèce de Thespis qui promenait dans les rues de Madrid ses joyeuses comédies, pleines de sens et de sel, Lope de Vega, qui consulta toujours le goût du public et n'aspira jamais à le gouverner, devait nécessairement garder beaucoup des pratiques de son prédécesseur.

Cette origine romantique aide à comprendre également la différence capitale qui existe entre la tragédie française et le drame de Lope de Vega.

En France, les destinées du théâtre ont été décidées en quelque sorte d'en haut, par l'aristocratie de la science et de la naissance, par des gentilshommes et par des savants. La Didon de Jodelle fut représentée pour la première fois dans la cour du collège de Montaigut; Henri III, entouré de toute sa cour, vint assister à la représentation, comme Léon X avait honoré de sa présence la représentation de la Mandragore de Machiavel. Nos rois imitaient en tout les princes italiens. Le peuple était exclu du spectacle, et on ne s'inquiétait guère de l'opinion des vilains. Par la ruine dos Mystères et des Moralités, le peuple se trouva presque entièrement dépourvu chez nous des plaisirs comme de l'utilité des jeux de la scène; et l'on a pu dire avec raison et avec regret qu'à mesure que l'on s'est éloigné du moyen âge, la jouissance possible des choses de l'esprit est devenue de plus en plus l'apanage exclusif des classes élevées.

Le goût de ces classes, quoique meilleur, plus raffiné, ne prévalut jamais en Espagne sur les préférences du peuple en matière de théâtre. Moins écrase par la féodalité, en vertu de l'égalité primitive qui régna dans les armées patriotiques des Asluries et de Léon, le peuple en Espagne a su, sans insolence, faire respecter et quelquefois prédominer sa volonté. Lui seul, après tout, s'intéressait sérieusement aux choses du théàtrt. Quoi d'étonnant alors que son opinion y ait fait la loi? Charles- Quint, lui, accordait ouvertement sa préférence aux Italiens. En Espagne, les esprits cultivés préférèrent ordinairement, à la culture de l'art dramatique, la théologie, la jurisprudence et le droit canon. Cet ordre seul de connaissances était estimé; seul il donnait (juelque chance aux faveurs de la cour, et la possi-

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bilité de s'élever dans l'État C'est grand pitié de voir Calderon, dans sa Lettre au duc de Veragiias, déclarer qu'il ne peut obtenir de la justice qu'il soit mis obstacle à la contrefaçon de ses ouvrages, « par la raison que l'autorité compétente, bien loin « do regarder comme un délit le tort fait à la poésie, considère « la culture de la poésie comme une erreur de jugement blâa mable chez l'auteur. » A vrai dire, les Espagnols, comme les Anglais, Shakspeare et Lope de Vega, ont toujours considéré le théâtre comme un plaisir quotidien et facile, non comme un art déhcat et exquis, lis n'en ont surtout jamais fait une affaire. Le connaisseur est un produit éminemment particulier à la France.

Quand nous parlons de cette domination de la foule au théâtre, sous Lope de Vega, nous ne traçons point un tableau de fantaisie : ce fait est confirmé par les témoignages les plus authentiques. « A Madrid , dit un voyageur français de cette époque, il y a deux lieux ou salles, qu'ils appellent corrales, qui sont toujours pleins de tous les marchands et artisans. Quittant leurs boutiques, ils s'en vont là avec la cappe, l'espée et le poignard, s'appellent tous caballerosy et ce sont ceux-là qui décident si la comédie est bonne ou non; ce sont eux qui la sifflent, l'applaudissent.» La ressemblance de ces artisans hidalgos avec les fiers soldats des tercios espagnols les avait fait surnommer mosgfrié^eros, en langage de théâtre, aujourd'hui changé en celui d'alabarderos. En 1650, un nommé Sanchez, cordonnier en vieux, était leur chef. Un jeune auteur, à son début, craignant pour son ouvrage le jugement des motisquetaireSy aUa trouver Sanchez avec un ami, le priant de considérer que du succès de sa pièce dépendait sa renommée. « Vaya vuesamerced « muy consolado, lui répondit Sanchez avec une gravité magni- « flque, y esté seguro que se le hara justicia : Que Votre Grâce « aiho avec Dieu, avec la satisfaction de penser qu'on lui fera « bonne justice. » Et la pièce fut sifflée.

C'est justement le contraire de ce qui s'est passé en France.

Est-ce en effet les artisans qui dominent dans le jeu de paume misérable où Corneille fait entendre Cinna? Non, c'est le banc dos jeunes seigneurs, qui subsista sur la scène jusqu'à ce que le comte de Lauraguais, grand maître des menus plaisii*s, le lit supprimer à ses frais en 1759. La maison du roi fais;iil si bien la loi au thoàti-e, qu'elle ne payait pas même de place, et Mi^Hèro nous appi^nui « que les gens du bel air s'op-

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(< posaient à ce que le parterre eût le sens coDfiuiun,rt auraient « été fâchés de rire et de pleurer avec lui. » — « Qu'auraient o dit nos petits maîtres, disait Racine, si je n'avais pas fait « mi>n Hippolyte amoureux! » Et l'on sait à quel point Voltaire était occupé des belles pleureuses des prcmiiros loges.

Que l'on réfléchisse bien aux détails qui viennent d'être donnos, et l'on verra qu'ils expliquent clairement quelques-uns des caractères les plus tranchés du théâtre de Lope de Vep:a, et en général de la scène espagnole à cette é'poque, c'est-à-dire du viai théâtre national : le mouvement, le bruit, le conflit d'intrigues imprévues, convenables à des spectateurs dont la plupart ne réfléchissaient guère; ces perpétuelles flatteries à l'adresse de l'orgueil national, qui devait être bien grand alors*, puisque aujourd'hui, malgré tant de malheurs, tant d'échecs, tant de mécomptes, il subsiste encore tout entier; la peinture des passions chères à un peuple qui ne se lasse pas de s'admirer lui-même : légitimité du point d'honneur, divinisation de la vengeance, adoration du symbole, le boufl'on et le burlesque, chers partout à la multitude, mais jamais mêlés d'ordures, comme dans Shakspeare, car ce peuple est délicat et le fond de son caractère est la noblesse; enfin, ces flots de proverbes qui s'échappent parfois de la bouche du graciosOy banale littérature de ceux qui n'en ont pas d'autre.

On l'a dit avec une parfaite raison : jamais on n'eût fait adopter à de tels spectateurs un drame d'imitation savante, un théâtre latin, une contrefaçon, même excellente, d'Eschyle, un reflet pédantesque ou heureux de Térence ou de Sophocle. Ils demandaient du plaisir avant tout; la distraction qu'ils venaient chercher, et qu'ils payaient quelques maravédis, s'envolait comme la fumée de leurs cigarillos; leur capacité d'attention s'appliquait au mouvement des événements, non au développement des caractères; personne ne songeait aux règles, à la pureté de la forme, aux modèles que les acnciens avaient pu laisser.

Le théâtre espagnfd a donc de graves défauts ; trop souvent,

i. II faut voir, pour cela, le fameux tableau des Lances^ de Yelasquez, qui se trouve au musée de Madrid, et noter l'expressiou du viRage du peintre, qui s'est placé lui-même dans un coin du tableau. Voyez aussi le portrait équestre du comte-duc d'Olivaiès, parle mcnfiC.

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