‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 21 sur 226 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

CCS drames si animés, ces comédies si spirituelles, ne sont que des ébauches, c'est-à-dire de l'art inachevé.

Ce caractère d'imperfection, si fréquent chez Lope de Vega, tient surtout à la rapidité d'exécution. Ce n'est point manque de génie. De l'aveu de Voltaire, le génie de Lope était capable de la perfection. C'est impatience naturelle, abus de facilité, imtcmpérance d'imagination. Il faut ajouter : trop peu de sévérifft-ftvec soi-même, sécurité complète à l'endroit de ses juges, conception trop peu châtiée de l'art.

De là des inégalités, des invraisemblances choquantes, quelquefois des extravagances qu'un.peu plus de réflexion, et surtout un public plus sévère, lui eut fait éviter. Comment tolérer, par exemple, ce général de dix ans qui, dans Amour et Honneur, commande l'armée espagnole , que son aïeul est obligé de prendre dans ses bras pour le montrer aux soldats, et qui se vante d'être seul capable d'exterminer l'armée ennemie? Comment souffrir, je ne dis pas des pointes, mais des pièces entières en pointes, et cela souvent dans les endroits les plus pathétiques? Un cœur troublé cherche-t-il les batteries de mots? La passion fait-elle des acrostiches? M. Antoine de Latour, qui a beaucoup vécu en Espagne, essaye de justifier ces abus d'esprit par le caractère de la race. « Depuis que j'écoute les Andalouses, dit-il, et que je regarde aux singulièi'cs fleurs de rhétorique qu'elles aiment à semer dans le langage de la passion, même sincère, je m*accoiitume à ce bel esprit de l'Espagne. » Sans doute, il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le pays des Sénèquc et de Lucain, et que la pointe est en quelque sorte un produit naturel du sol. L'esprit semble en effet avoir des mouvements particulièrement subtils dans les pays que brûle le soleil, et ce cliquetis de paroles, ces traits, ces agu~ de}CLs, trouveraient aisément leurs analogues dans ces trilles, dans ces roulades sonores, qui déparent quelquefois la musique dramatique de Rossini. On peut donc admettre et tolérer la couleur orientale des images créées par la passion méridionale, mais expliquer sa passion par une glose devra sembler toujours et partout détestable.

Soyons justes cependant: n'est-ce pas là précisément quelquesuns des défauts de Shakspeare, auquel Lope de Vega ressemble partant de côtés, moins la profondeur? Les erreurs de goût, que l'on passe sous silence dans le drame de Shakspeare, en considération de ses grandes qualités, ne doivent pas devenir un

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