SCÈNE V
DONA LAMBRA, CONSTANZA.
CONSTANZA. — Que fais-tu là toute seule?
DONA LAMBRA. — Mou âme est absente^ chère cousine, comme celle de quelqu'un qui aime, craint, espère et regrette.
CONSTANZA. — Ruy Vclasqucz est donc parti?
DONA LAMBRA. — Oui : le comtc, mon seigneur, Ta fait appeler hier.
CONSTANZA. — Qu'cu vcut-il faire?
DONA LAMBRA. — On dit que le roi Almanzor envoie deux capitaines pour molester les frontières de Castille.
CONSTANZA. — Quaud espères-tu le revoir?
DONA LAMBRA. — Je voudrais qu'il ne tardât pas à revenir pour mettre au service du comte ses vassaux, et avec eux refouler la puissance du More.
CONSTANZA. — Qui Taccompaguait?
DONA LAMBRA. — GoUZalo BuStOS.
CONSTANZA. — Tu sais, ma cousine, qu'en toutes les gravés circonstances, le comte fait appel à Ruy Velasquez. Mais, il est naturel que l'absence et la solitude semblent dures à une nouvelle épousée.
DONA LAMBRA. — Pourquoi as-tu quitté doua Sancha?
DONA CONSTANZA. — Parcequ'ellc est entrée dans la cité, et que j'ai entendu l'écho de tes tristes plaintes.
DONA LAMBRA. — Avouc quo la pcuséc de Gonzalo t'a conduite ici, bien plus que le désir de m'être agréable.
DONA CONSTANZA. — Crois-tu quc je sache où il peut être?
DONA LAMBRA. — C'cst m'interrogcr discrètement sur lui : invention de l'amour, qui en une seule parole exprime plusieurs choses réunies.
DONA CONSTANZA. — Gonzalo Gonzalez est ton neveu.
DONA LAMBRA. — C'cst la vérité.
DONA CONSTANZA. — Ne cherchc pas en mes sentiments autre chose.
DONA LAMBRA . — Écoutc , ma chère Constance : pour exprimer combien il esl difficile à Tamour de déguiser ses peines, un sage l'a représenté, son beau visage embossé dans un manteau de cristal. L'amour se figure qu'il dérobe ses pensées et ses soucis par cela seul qu'il couvre son visage, mais tout le monde les aperçoit à travers le manteau de cristal.
DONA coNSTANZA. — Je ne disconviens pas que je n'éprouve quelque inclination pour Gonzalo; mais il y a des nuances.
DONA LAMBRA. -~ Pas à mcs ycux, Constance. Inclinalion et amour, c'est tout un, en tant qu'ils disposent l'âme favorablement. Et, puisque j'ai ton aveu, je te déclare que tu as fait un mauvais choix.
DONA CONSTANZA. — Comment! Gonzalo n'est-il pas de bon lieu? N'est-il pas le fils de ton beau-frère? Sa mère dona Sancha n'est-elle pas sœur de don Rodrigue?
DONA LAMBRA. — Je m'cxprimc ainsi, parce que, sous bien des rapports, il ne ressemble pas à son père. C'est un j(»une homme vain, orgueilleux, plein d'audace, emporté et mal appris.
GONZALO, derrière le théâtre, — Que personne n'essaye de le défendre. Il me faut sa vie.
DONA CONSTANZA. — Quc signifient ces clameurs?
DIEGO, derrière le théâtre, — Il implore son pardon; c'est peu sensé.
FERNAND. — Si ma tante l'a commandé, elle viendra à son secours.
(Entre Estebaftez, fuyant éperdu.)
ESTEBANSZ. — Au sccours! Il a été fait selon voire plaisir.
DONA LAMBRA. — Cachc-toi SOUS ma jupe; les voici tous trois.
GONZALO. — Il s'est caché derrière dona Lambra?
DIEGO. — Oui.
DONA LAMBRA. — Bcaux ucvcux, uc lui faitcs pas de mal!
(Entrent Gonzalo , le visage plein de sang , et ses deux frères leurs épées nues à la main.)
Prenez garde : vous pourriez me blesser. Sachez que je suis grosse. N'oubliez pas le respect que vous me devez K
GOifZALO. — Je viens résolu à me venger; je me vengerai f fût-ce Garci Femandez : je sais d'ailleurs que tu Tas commandé. Sans ton ordre^ Técuyer n'aurait jamais osé un tel coup.
DOMA LAMBRA. — Je l'ai commaudé? moi?
GONZALO. — Eh bien ! alors, laisse-le.
DONA LAMBRA. — Il s'est réfugié près de moi comme dans un asile sacré, mon neveu.
PBRNAND. — Ne parlez pas du respect qui vous est dû : il périra de nos mains.
DONA LAMBRA. — - Eh bien! approchez; il vous sera livré, je le promets.
(Elle cesse de eonirrir Ettebaftes.)
GONZALO. — Tue-le, Femand.
ESTEBANEz, blessé. — Ah t hélas t
DONA LAMBRA. — Commcnt, misérables, vous osezi...
ESTEBANEZ. — Je suis mort.
(n 9*eûfait.)
DIEGO. — Et VOUS, ma tante, vous mériteriez un pareil traitement.
GONZALO. — Allons rejoindre ma mère, Diego, nous la mènerons à Salas, et ensuite nous raconterons mon affront h mon père. A moi, un concombre plein de sangl Une telle insulte à mon visage 1
DONA LAMBRA. — Ah ! traîtres t
DIEGO. — Allons.
DONA CONSTANZA. — Cousîdère qu'ils ont leurs serviteurs sous la main, et que ton époux est absent.
DONA LAMBRA. — Tu OS bien portée pour lui. Avais-je raison de te dire à quel point il est furieux et insolent?
DONA CONSTANZA. — S'il a été frappé au visage, au compte de qui faut-il mettre cet affront?
DONA LAMBRA. — Après tout, cst-cc moi qui l'ai commandé?
4 . Ainsi , dans la nuit de la Saint Barthélémy, La Mole , poursoÎTi par les meurtriers jusque dans la chambre do la reine de Navarre, se fit un rempart de son corps. Et c'était en 4672.
DONA GONSTANZA. — Je ne dis pas cela; mais enfin l'écayer est dans son tort.
DONA LAMBRA. — Dcux fois ils m'ont humiliée; ils veulent abréger ma vie. Deux de mes parents a tué Gonzalillo, le premier à Burgos, le second ici. Mais jamais on ne vit audace pareille : oser tuer un homme de sang noble qui louchait les plis de ma jupe. A défaut d*égard pour sa tante, au moins devait-il du respect au sang royal.
DONA coNSTANZA. — Pas plus quc Ic motif ne te manquera, si tu le désires, Toccasion de te venger.
DONA LAMBRA. — Regarde, cousine, dans quel état ils m'ont mise : tous mes voiles sont couverts de sang. Plût à Dieu n'avoir jamais fait ce mariage t Quel profit y trouvait le comte? N'y avait-il pas mille chevaliers qui valaient Ruy Velasquez?
DONA CONSTANZA. — Nou , Car il n'en est aucun qui fût son égal en noblesse et en courage; la seigneurie de Villaren est le moindre de ses titres.
DONA LAMBRA. — S'il ne prépare pas un châtiment signalé, chère cousine, c'est qu'il ne m'aime pas. Je vais prendre des habits de deuil, et je l'attendrai, ainsi vêtue, mes yeux formant deux ruisseaux de larmes pour porter leur tribut à la mer de mon honneur. Mes voiles tachés de sang! Être traitée ainsi par les fils de dona Sancha!
DONA CONSTANZA. — Agrandis ton cœur, cousine, au lieu de le rétrécir : qu'il soit assez grand pour pardonner cet affront.
DONA. LAMBRA. — Quand pourrai-je tenir entre mes dents ce cœur sans pitié, si Dieu fait que Ruy Velasquez me venge? Non; je n'aurai pas de repos jusqu'à ce que je Taie mangé à petits morceaux^ !
(EUe sort.)
DONA CONSTANZA. — Puissc le cicl uc jamais permettre que ce cœur, le meilleur que la valeur castillane puisse jamais honorer, subisse un pareil outrage! Puisse au con-
4 . Affreux sentiment ! Mais c'est Tépoque où , en France , Raymond de Roussillon faisait manger à sa femme Marguerite le cœur du troubadour Guillaume de Cabestaing, circonstance reproduite dans Thistoire du chfttelain de Coucy et de la dame de Fayel.
420 M0DARRA LE BATARD.
traire son maître jouir de la paix, du sommeil, du repos et d'une longue vie; mais, hélas I je crains, j'appréhende que Rodrigue ne soit bientôt informé de tout cela.
(Entre Lope.)
LOPE. — On dit que des hérons ont pris leur vol par ici. Nuno choisit un sentier, j'en prends un autre, sans avoir aperçu ni traces, ni signe quelconque.
DONA coNSTANZA. — A qui cu as-tu, Lope?
LOPE. — 0 doux et cher objet de la tendresse de Gonzalo, mon seigneur, je vais à sa recherche, sans pouvoir
le trouver.
DONA coNSTANZA. — Tout le mondc est parti pour Salas. N'as-tu pas recueilli de Técho quelque bruit?
LOPE. — Comment! déjà, et malgré l'absence de leur
oncle?
CONSTANZA. — L'altière dona Lambra (je voudrais pouvoir dépouiller le sang qui nous unit, et lui causer quelque grave accident) avait ordonné à Estebaflez son parent...
LOPE. — Je devine presque.
CONSTANZA. — ... Dc frapper Gonzalo au visage avec un concombre plein de sang. Il obéit à cet ordre, et courut se réfugier près d'elle : percé de coups d'épée, il a taché ses voiles de son sang déloyal. Gomment te peindre ses folies, ses extravagances, les menaces terribles qu'elle a
proférées?
LOPE. — J'imagine un tigre, un serpent, un dragon, une vipère... Mais, j'ai à aller joindre les Infants. Demeure avec
Dieu.
CONSTANZA. — Un mot encore. Ruy Velasquez est un fou qui, dans son ressentiment, est capable de faire un mauvais parti à Gonzalo. Conseille à celui-ci de s'éloigner, s'il voit, s'il sait, s'il comprend que sa vie est la mienne. Son père négociera la paix, ou le comte, si c'est nécessaire.
LOPB. — Comment le persuader que tu lui fais cette faveur?
CONSTANZA. — Porte-luicct anneau.
LOPE. — Donne.
CONSTANZA. — Et dis-lui que je ne suis pas tranquille en demeurant dans cette maison.
LOPE. — Si tu désires qu'il vienne te voir secrètement à Barbadillo, ne doute pas qu'il ne le fasse. C05STANZA. — A Salas, il est en sûreté, LOPE, — Le conseil est prudent.
(Ils sortent.)