SCÈNE VI
RUY VELASQUEZ, MENDO.
RUY. — En voilà assez, Mendo : j'en perdrai, je crois, l'esprit.
MENDO. — Ils sont partis pour Salas avec votre sœur.
RUY. — Quels insensés I
HENDO. — Longtemps dona Sancha a lutté, multipliant les observations, les prières; il est certain qu'elle t'aime.
EBY. — Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais reçu la vie du sang qui l'a engendrée ! Que pensent donc ses fils? D'où provient cette arrogance?
MENDO. — Seigneur, ils sont vos neveux.
RUY. — Un gentilhomme de ma maison ! Un homme de si bon lieu! N'était-ce pas assez d'Alvar Sanchezî
MENDO. — C'est un démon que ce Gonzalillo. Tuer un homme d'un seul coup de poing? A-t-on jamais vu?
RUY. — Il se trouvera aussi un homme pour le tuer.
MENDO. — Entendez-vous le bruit des pleurs et des sanglots de votre femme ?
RUY. — L'agréable réception!
MENDO. — Gonzalo Bustos, très-affligé, s'est rendu à Salas pour corriger ces malfaisants personnages.
RUY. — A quoi bon, mon cher Mendo, ces plaintes éplorées de dona Lambra, et pourquoi avoir revêtu de deuil jusqu'aux murs de ce château?
(Entre dofia Lambra.)
MENDO. — La voici.
RUY. — Pourquoi ce deuil, si je suis vivant? DONA LAMBRA. — Vengeance de tes infâmes neveux I Ce deuil, c'est le deuil de mon honneur qui n'est plus. RUY. — Dis seulement qu'il est offensé.
DONA LAMBRA. — Quel hoiume m'a donc donné pour époux le comte de Castille, mon oncle, pour qu'un enfant, un vaurien, un drôle, qui jouait naguère avec les autres jouvenceaux, ne lui ait pas gardé le respect, et aujourd'hui, sous mes yeux, vienne massacrer un vassal, un homme bon entre tous mes vassaux? Voilà son sang, Rodrigue; regarde bien, voilà son sang. Dis que tu ne veux pas le venger, et alors, moi, j'aiguiserai cette quenouille que je porte, j'en ferai un estoc pour punir l'affront que j'ai reçu de Gonzalo Gonzalès. Ah! non, je n'ai pas de mari; mais je jure de ne laver jamais ces voiles, sinon de mes larmes, jusqu'à ce que de la poitrine même de Gonzalo ait été arraché son cœur insolent!
RUY. -^ Silence, taisez-vous, dona Lambra; silence, taisez-vous, ma beauté. Les Infants de Lara sont mes neveux honorés. Dieu ne veut pas, entre parents, de pensées de satisfaction et de vengeance? Il commande le pardon et l'oubli. Pars, Mendo; va trouver Bustos, dis-lui de venir me trouver sur-le-champ. Hier, le comte m'a chargé de le consulter sur un point.
MENDo. — Jamais vous ne m'avez semblé plus sage. La concorde est bien préférable entre parents.
RUY. — C'est mou avis.
(Sort Mendo.)
DONA LAMBRA. — Es-tu bien un homme, Rodrigue^? Estu le cavalier redouté des Mores de Cordoue, celui que, dans Burgos, le comte de Castille, mon oncle, me désignait pour époux, d'après ce portrait où tu paraissais couvert de l'acier brillant, entouré d'étendards mores, de têtes, d'alfanges brisés; celui dont la renommée publiait les exploits, la haute noblesse; et qui décida ainsi de mon choix?
RUY. — Taisez-vous, doiia Lambra; plus de pleurs, plus de cris. A qui médite la ruse, dissimuler est un devoir.
DONA LAMBRA. — Nou : tu dcvrais au lieu du casque d'acier couvrir ta tête de cette toque sanglante, porter des
4. Frappante analogie avec le moment où lady Macbeth, poussée, non par la vengeance mais par Tambition, pousse son éponx à l'assassinat de Duncan. Voy. Macbeth, se. VII.
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sandales de femme au lieu d*éperons, une quenouille au lieu d'épée; sur la liste de tes hauts faits inscrire que Gon*zalillo a tué deux de mes proches, et qu'à Burgos, en présence du comte, cet audacieux, arrachant un faucon tiercelet des mains d'un écuyer qui revenait de la chasse, il t'en a donné au travers du visage, et t'a fait rendre le sang par la bouche, par le nez et par les oreilles. Laisse-moi; je ne veux plus te voir. Ne retourne jamais à Barbadillo, puisque tu es capable de souffrir à ta barbe de pareils affronts.
(EUe sort.)
RUT. — Ni les larmes fausses du crocodile, ni le chant dangereux de la sirène, ni le lion affamé, ni l'aspic venimeux qui se dresse en sifflant sur les bords du Nil, n'égalent en furie la langue d'une femme qujB son courroux pousse à se venger.