‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 203 sur 226 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Entrent MENDO, GONZALO BUSTOS et ses riLS.

MENDO. — J'ai rencontré en chemin ton beau-frère Gonzalo Bustos, noble Ruy Velasquez, et, comme preuve de sa bonne foi, il vient lui-même se mettre à les ordres. Il n'y a pas de fleur dans la vallée, point de chêne dans la montagne, qui n'ait participé à ses ennuis, regardant comme sienne la faute commise par autrui. Il amène ses fils, pour que tu châties celui d'entre eux qui t'aura désobéi.

BusTOs. — Seigneur beau-frère, le ciel m'est témoin que je ressens votre ennui jusqu'au fond de l'âme. Mes fils, vous le voyez, m'ont accompagné. Prenez, mettez à mort, pour le plus grand profit des autres, ceux d'entre eux qui vous ont manqué. Quel est à vos yeux le plus coupable? Son sang vous appartient. Est-ce Diego, est-ce NufSo, estce Alvar qui, mentant à ma noblesse, est l'auteur de vos chagrins? C'est peut-être Ordono; il a l'esprit court, et la langue épaisse. Serait-ce Femand? Il est pourtant modéré, de bon sens, et ne saurait offenser personne? Serait-ce

iÙ MUDARRA LE BATARD.

Alphonse, l'aîné, ou peut-être Gonzalillo qui, en sa qualité de jouvenceau, se serait oublié?... Tirez votre épée, et passez-la au travers de leur corps, en punition de leurs actes insensés. Ne m'en laissez qu'un, pour hériter de ma maison, et à qui je puisse transmettre mes états.

RUY. — Gonzalo Bustos, cher frère, Lambra s'est mise en colère; il faut l'excuser. Avec la mobilité du tempérament féminin, la colère dégénère aisément en fureur. Je n'ai ni l'orgueil, ni la superbe, que ces chevaliers pourraient imaginer. Ils sont mes neveux, les enfants de ma sœur, et plus dignes de pardon que de châtiment. Estebanez, mon parent, méritait la mort qu'il a reçue. Otfenser quelqu'un sans motif est l'acte d'un fou, ou d'un homme qui a été payé pour commettre une action insensée. S'il n'était pas mort, je vous déclare qu'il aurait péri de ma main, comme une juste satisfaction due à mon sang, auquel il s'était attaqué. Dona Lambra m'a juré qu'elle n'est pour rien là dedans, et que la seule jalousie a poussé ce lâche à un acte si condamnable. J'en suis furieux, exaspéré! Si dofia Lambra garde son courroux, si elle continue à demander satisfaction, ne vous en effrayez pas. Elle est femme; elle m'appartient : c'est la nièce du comte de Castille, et, ce qui suffirait, votre tante. Embrassons-nous, beaux neveux. Voyons, Gonzalo, approchez. Ne prenez pas cet air humble et contrit. Je vous aime tous comme mon âme, étant issus de mon sang.

GONZALO. — C'est moi, seigneur, qui fus le seul coupable. Vous, la noblesse et l'honneur des Golhs, accordezmoi mon pardon, ou vous-même, de votre épée, coupezmoi la tête.

RUT. — Vivez de longues années, mon neveu. Si j'en crois des présages certains, votre épée doit ajouter un nouveau lustre à la patrie, dans la guerre qui se prépare. Ne parlons plus de cela. Souvenons-nous seulement de ce proverbe : A qui honore son supérieur. Dieu prolonge la vie.

DIEGO. — Qu'il augmente et garde la vôtre.

RUY. — Il est tard, mes amis; allez-vous reposer.

FERNAND. — Sei'Ons-nous admis à baiser les mains de ma tante?

RUT. — En sa qualité de femme, elle risquerait de ne pas garder la mesure. Attendons à demain.

GONZALO. — Partons alors ; nous avons bien le temps de la voir.

BUSTOS. — Qu'y a-t-il pour votre service?

RUT. — Bustos, je voudrais m'entretenir un moment avec toi.

BUSTOS. — Volontiers.

RUY. — Écoute donc; l'affaire est importante. Le roi de Cordoue, Almanzor, redoute les ravages que je peux exercer sur sa frontière, avec les hommes de Villaren, de Duruela, de Barbadillo et de la Tour, qui composent mes domaines et ceux de dona Lambra. A l'époque de mon mariage, je te le dis sous le secret, il me promit six mille doublons, en espèces sonnantes de Maroc, et en outre, vingt chevaux tirés de ces haras fameux qui paissent les prés odorants du Guadalquivir; douze tapis de Mequinez, douze alfanges d'acier de Tolède, damasquinés (Té fer et d'or, dix caparaçons de Tunis, avec les freins en filigrane, et autres somptuosités des royaumes africains. Me voici marié, comme vous voyez, et vous savez si je demeure pauvre, après toutes les dépenses que j'ai dû faire à Burgos, pendant sept semaines consécutives. Les fêtes, les joyaux, les festins, le service, m'ont fait autant d'honneur qu'ils m'ont ôlé d'argent. J'ai à peine un cheval pour entrer en campagne. Il n'y a pas une pièce de vin dans ma maison. Hier, j'ai déposé chez un juif à gros intérêt ma vaisselle d'or et d'argent; j'en jure par le Dieu vivant. Je ne veux pas emprunter à un ami, car la honte, je crois, me ferait monter le rouge au visage. Demain j'aurai des enfants, car, j'en vois quelques signes en doÊia Lambra, et j'aurai à faire de nouvelles dépenses. J'ai résolu d'écrire au roi Almanzor, et je voudrais, beau-frère, vous charger de porter la lettre, si ce n'est pas trop demander de vous. A un roi, en effet, on ne saurait envoyer comme messager des gens vulgaires : il faut de nobles chevaliers, et autant que possible des parents. Vous plaît-il, Gonzalo Bustos,

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d'être ce noble messager, poar obtenir du More qu'il tieane la promesse qu'il m'a faite? Nous partagerons en frères ce qui me sera envoyé. .Quant aux présents qu'il vous fera, je n'y prétends rien. Ils ne vous seront pas de trop pour élever ces sept vaillants fils, qui, je l'espère, vous donneront une douce postérité.

BusTOs. — Si vous croyez, frère, seigneur et ami, que mon intervention puisse vous être de quelque utilité en cette affaire, — laissant de côté tous vains compliments, je vous engage à écrire la lettre; je partirai sur-le-champ. Mon épouse Sancha n'a pas besoin de moi pour le gouvernement de la maison. Elle a sept filsauprès d'elle qui valent mieux que moiqui^ comme vous voyez, me fais vieux, non pas caduc, grâces à Dieu. Le poids des armes m'a quelque peu appesanti; mais je suis encore jeune et prompt, quand il s'agit de vous servir.

RUY. — En attendant, Gonzalo, veuillez aller distraire dofia Lambra de ses ennuis.

GONZALO. — Volontiers. Le ciel vous garde.

(H tort.)

RUT. — Holà, Alil Holà, More!

(Entre Ali.)

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