LE ROI ALMANZOR, VIARA, GALBE
ALHANzOR. — Un messager de Ruy Velasquez ?
VIARA. — Il a plutôt qualité d'ambassadeur, car il dit être chevalier et son parent.
AuiAMZoa. — Alors il faudra lui donner un siège.
GALBE. — Après avoir connu Tobjet de sa mission, tu pourras, si tel est ton plaisir, lui faire honneur.
ALMANZOR. — Faitcs entrer le chrétien.
(Entre Bustos.)
BUSTOS, un genou en terre. — Que Dieu qui tient les jours des hommes entre ses mains prolonge les tiens autant qu'il convient à un roi.
ALMANZOR. — Le ve-toi, ambassadcur chrétien, et dis-moi en peu de mots ce qui t'amène.
BUSTOS. — Seigneur, Ruy Velasquez, ce vaillant champion de la Gastille, dont la prudence dans le conseil égale la bravoure dans les combats, a pris la plume avec le respect qu'il te doit, et enfermé sa pensée dans ce message. J'ai dit en ce peu de mots l'objet de mon ambassade.
(Il lai présente la lettre dont il est porteur.)
ALMANZOR. — Tou âge, ta valeur, ta sagesse, suffiraient à accréditer auprès de moi l'auteur de cette lettre, et l'objet que poursuit Velasquez, ne fût-il pas d'ailleurs mon ami. Allah m'est témoin que je n'envie pas à votre coi&te la belle
terre de Gastille, bien que je le considère comme mon ennemi. Je n'ambitionne ni victoires sujettes à des retours de fortune, ni les richesses exposées à la furie de la lance moresque, ni ces âpres montagnes des Asturies, puissante barrière opposée à nos courses rapides, territoire sacré, vengeur de nos injures. Que le comte garde pour général, pour conseiller, Ruy Velasquez, la meilleure épée de tous les descendants de Pelage. Je lirai avec plaisir la lettre que m'apporte son ambassadeur, comme si elle venait de r£mir-aI-Moumenin lui-même, que j'adore. Tel est le cas que je fais de Ruy Velasquez.
(n lit la lettre à part.)
BUSTOs'. — Ces hauts sentiments conviennent à ta dignité. La justice veut qu'on honore le mérite. De même que l'or est le produit de la clarté du soleil, ainsi l'honneur procède du roi qui n'a d'autre ambition que d'accorder ses louanges aux bons.
GALBE. — Comment va là-bas votre milice? Votre armée est-elle bien fournie de ces fameux soldats castillans?
BUSTOS. — Elle continue les traditions de la valeur d'autrefois. Les armes à la main naissent les hommes de Castille, principalement ceux qui sont Asturiens. Vous avez fait l'épreuve de ce que valent nos gens.
GALBE. — Chrétien, j'ai fait la guerre sur vos frontières, et me suis mesuré corps à corps avec plus d'un de vos vaillants. J'ai franchi les rives du Tage, et les files de mes tentes ont creusé les neiges des sommets du Guadarrama.
BUSTOS. — Quel est ton nom?
GALBB. — Je m'appelle Galbe.
BUSTOS. — Je te connaissais de réputation, et t'ai rencontré quelque part.
ALMANZOR, 96 rapprochant. — J'ai lu la lettre. — Tu t'appelles Bustos?
BUSTOS. — C'est le nom que je porte en Castille.
ALMAifzoR. — De ton valeureux sang sont sortis les sept Infants, ces remparts de la Castille?
BUSTOS. — Je suis leur père; mes soins les ont élevés.
ALKANZOR. ^* Tou nom fameux mérite de vivre dans l'é-
ternité; mais ta vie serait courte, si je regardais à mon intérêt, et non à ton âge. On me demande de te tuer.
BusTOS. — C'est mal reconnaître mes sentiments, et je ne sais comment mon beau-frère peut être si noble et si traître à la fois. Me vendre, le barbare, par vengeance d'une querelle entre sa femme et mon fils, où je ne suis pour rien, et n'ai aucune parti En ta qualité de roi, ta main généreuse me rendra à la liberté sans vouloir participer à rinfâme trahison d'un barbare.
ALMANZOR. — Je puis te sauver la vie, ami Bustos, mais non te sauver de la prison; la raison d'État le commande ainsi. C'est tout ce que je puis faire pour toi. — Qu'on lui ôte son épée.
BusTos. — Je la remets à un roi. — Infâme beau-frère, déloyal Rodrigue ! Qu'elle est vile la vengeance, quand elle est accompagnée de trahison I
ALHANZOR. — Tu lui auras fourni quelque sujet.
BusTOs. — Moi? aucun. C'est ce qui me console dans ma disgrâce.
ALHANZOR. — Bustos, ta sagcssc égale ton grand cœur. Supporte donc avec patience les rigueurs qu'en ce moment te fait sentir la fortune.
(Ilf lortent.)