SCÈNE II
BUSTOS, seul.
BUSTOS. — Par où commencerai-je à déplorer mon sort? Gomment demander à la mort de me donner la vie? Je ne sais d'autre moyen de vivre, puisque la mort seule peut me donner la liberté! Ici, plus la mort est différée, plus on se montre cruel.
Ruy Velasquez s'est vengé à la façon d'un barbare de Libye. D'une lettre il a fait pour ma gorge le tranchant d'une épée. Il me tue avec son écrit trompeur. Ah! pauvre Gonzalo Bustos, avec raison tu pleures tes malheurs, puisque, pouvant les éviter, tu es venu mourir à Cordoue, victime d'un sort injuste!
Ruy Velasquez de Lara, pour mon malheur devenu mon
beau-frère, vous déloyal, qui pouvait le croire? Si je m'étais défié de vous, j'aurais évité mon malheur. Si ma simplicité m'a conduit à mourir en terre de More, il faut en accuser les années, et non vos trésors menteurs.
Oh I que j'eus tort de me fier à un homme faux et offensé t Je suis l'auteur de mon propre désastre ; de qui me plaindre? Que de fois en cheminant le long de ces vallées étrangères, m'entretenant de ma mission avec les chênes et les hêtres, j'entendis Técho me dire : Arrête! tu vas au-devant de ton malheur.
Mais la vie n'est qu'une longue déception. Il faut en essuyer les rigueurs jusqu'à la chute finale; il faut passer par ses vains désirs, ses plaisirs si courts et ses dégoûts; et quand arrive la fin, au sortir de cette mer d'infortunes, il se trouve que les chagrins sont des chagrins, et que les plaisirs n'étaient pas des plaisirs^.
(Entre Arlaja.)
> ARLAJA. — Chrétien, serais-tu le prisonnier du roi mon frère?
BUSTOS. — Par fortune, je suis chrétien, et par malheur son prisonnier. (Se mettant à genoux]. Que je baise vos pieds, madame.
ARLAJA. — Levez-vous, je vous prie.
BusTOs. — Je suis libre depuis l'instant que je vous ai vue; il fallait donc me donner vos pieds à baiser. Accordez-moi une faveur si haute, dans l'amertume de mes chagrins. J'ai dit que j'avais ma liberté dès le moment où je vous ai vue. J'avais raison, car je voyais en vous l'image de la compassion.
Nous autres Castillans, nous croyons quelque peu aux augures, et si j'en crois les premiers, courte sera ma prison. Tu es le premier objet que j'aie vu depuis mon arrestation, c'est l'heureux augure de ma liberté.
ARLAJA. — • Le roi est si touché de ton aventure, qu'après quelques mois de prison il te rendra la liberté. S'il n'avait considéré, Gonzalo, ta valeur, ta noblesse, la trahison dont tu es victime, il y a longtemps que ses ministres