‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 210 sur 226 · GONZALO, CONSTANCE · texte numérisé non relu

GONZALO, CONSTANCE

GONZALO, à Constance. — Sais-tu que nous allons partir?

CONSTANCE. — Ma Crainte me Ta révélé.

GONZALO. — Quand Ruy Velasquez marchait contre le More, c'eût été une honte que la bannière de Lara demeurât ployée à Salas, malgré Tabsence de son maître.

CONSTANCE. — Vous avcz dû raccompagner. Je reconnais, à ce louable empressement, le sang dont vous sortez , la valeur dont vous avez hérité; mais, demander la sécurité à celle qui aime, c'est demander le froid au soleil, la chaleur à la lune.

GONZALO. — Constance, le peuple espagnol n'a pas un capitaine de plus haute réputation que Ruy Velasquez, mon oncle. Seule elle fera perdre son altière confiance au More de la frontière.

CONSTANCE. — Ce n'cst pas là ce qui me fait pleurer, mon bien-aimé Gonzalo. Je songe aux circonstances passées. Si tu réfléchis aux trahisons de toute espèce qu'a osé concevoir dona Lambra, tu verras que mes craintes sont fondées, et qu'ils ne sont pas toujours vains les pressentiments de l'amour.

GONZALO. — Je sais les entrailles inhumaines , je connais les colères, les fureurs de dona Lambra, ma tante; mais, vaillance et noblesse brillent en Ruy Velasquez. La trahison est d'un lâche! et il n'est pas capable d'une lâcheté! Le temps presse. Ouvre-moi tes bras. Constance. J'espère dans peu te revoir.

CONSTANCE. — Terrible est ma peur, ma méfiance 1

GONZALO. — Tu abuses du chagrin.

CONSTANCE. -^ Je suis femme.

GONZALO. — Et moi, -mort ou vivant, je t'appartiens.

Souviens-toi, désormais, senora» que je t'ai donné cette parole, le pied déjà à l'étrier. Dans ta douleur, que cette parole t'atteste la sincérité de mon amour. La donner au moment du départ équivaut à la donner dans les angoisses mêmes de la mort.

CONSTANCE. — Veux-tu me persuader le moyen de te rester fidèle : c'est de m'aimer et de m'écrire; m'écrire et m'aimer, c'est m'obliger à demeurer constante.

GONZALo. — Si je vis, sois persuadée que je m'attacherai plus à combattre qu'à te dire : « Senora, voici ce que je t'écris. »

CONSTANCE. — Si l'amour est au cœur d'un soldat, que perd sa valeur à s'attendrir en de douces pensées?...

GONZALO. — Il peut craindre de mourir dans le combat, et la peur est une chose infâme. Mais, si je me sépare de toi, je demeurerai libre de t'écrire; quand je pars à peine vivant, comment vivrais-je avec les douleurs excessives de l'absence. Et si nous séparer équivaut à mourir^ mon sort veut que je ne puisse t'écrire, encore moins te revoir.

CONSTANCE. — C'cst là Ics consolations que tu me laisses?

GONZALO. — Constance, déjà les chevaux, du pied labourant la terre, m'invitent à saisir ma lance, impatients de prendre leur vol. Demeure avec Dieu; ne m'oublie pas.

CONSTANCE. — Ma destinée est de t' appartenir.

(Entre Lope.)

LOPE. — Que tardez-vous? seigneur, n'entendez-vous pas comme nos chevaux s'inquiètent au son de la trompette?

GONZALO. — Mes frères sont-ils prêts?

LOPE. — Fernand Bustos est en tête, brandissant dextrement une demi-pique. Le preux Diego Gonzalès, portant sur sa blanche armure une cotte jaune et brune, fait paraître la noblesse qui promet tant de renommée. Le vaillant Alvaro Bustos, monté sur un barbe alezan, avec armure au front et sur la croupe, couvre ses armes brillantes d'un caban incarnat. Don Alonso monte un alezan brûlé, qui a le vol du faucon. Sur les caparaçons, sont brodées des bandes et des roues. Sur le poitrail résonnent des grelots, Ordono Gonz^lo monte une buveuse d'air, une

jument de trois ans, et porte une soubre-veste blanche, qui le couvre du corselet aux grèves. Nuno Bu3los, couvert d'un sayon vert, manie un bai vigoureux dont le crin et les extrémités sont noirs : ses naseaux lancent la grêle, SOS pieds sont un tonnerre, ses yeux des éclairs^. Enfin, le vieeux Nuno Salido, retrouvant l'ardeur de ses premiers ans, les suit, monté sur un cheval châtain, moucheté de blanc. Eh bien! qu'attendez-vous?

GONZALO. — Ah ! Lope, tu me piques d'honneur. Donnemoi mon cheval Isabelle.

LOPE. — Brave chevalier, la renommée te contemple.

(lU sortent.)

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