‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 212 sur 226 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Entrent NUNO SALIDO, LES INFANTS et LOPE.

NUNO. — Tournez bride, mes fils; ne vous engagez pas dans cette plaine. Tous les augures que j'ai vus donnent des signes de mort. Sur la cime de ce vieux chêne vert, la corneille sinistre criait d'une voix lugubre sa'^Iainte funèbre. Blessées par la serre d'un aigle, sept colombes sèment l'air de gouttes de sang. Le soleil s'est levé couronné de nuées rouges, qui traversent le ciel attristé , avec leurs noires ailes. Noirs sont les oiseaux qui vont par intervalles autour de nos chevaux voletant. A leur vue , les chevaux s'arrêtent et reniflent... En traversant le ruisseau voisin, Gonzalillo a perdu une pièce de son armure... Enfants! méfiez-vous de la forêt... retournons à Salas ou à Barbadillo.

GDNZALO. — A nous, proposer la honte? le déshonneur?... toi, Nuno, qui nous a élevés!...

NuNO. — Dieu ne permettra jamais, Gonzalo, que ma bouche vous conseille l'infamie, le déshonneur; je vous ai

enseigné les armes, et, quand il a fallu s'en servir, m'a<vez-vous jamais vu le dernier?... Mais, de grâce, suivezmoi...

GONZALO. — Vains conseils I que parles- tu d*augures que réprouve TÉglise, comme contraires à la foi? Qu'importent ici les corbeaux, les hiboux, les chants ou les pleurs des corneilles? Que nous font ces oiseaux noirs qui sautillent, voletant? S'ils chantent, c'est qu'ils ont un gosier; ils voltigent, parce qu'ils ont des ailes; ils sautillent, parce qu'ils ont des jambes. — Allons, frères, en avant!

NUNO. — Tu as tort, Lope, n'étant qu'un pauvre écuyer, d'oser venir contredire à mes alarmes.

LOPE. — Je suis un honorable fils de la montagne, né dans le solar de Vega, et l'on ne me verra pas reculer.

GONZALO. — Il vaut mieux que tu l'en retournes, Nuno; tu es déjà vieux pour les choses de la guerre.

DIEGO. — Oui, Nuno, retourne à Salas; prends un bâton, et tiens les comptes.

KCNO. — Vous voulez que je m'en retourne?

TOUS. — Oui.

NUNO. — Eh bien, soiti

(Il part.)

F£RNAND. — Il a bien vieilli, Nuiio Salido. LOPE. — Quand le sang se refroidit, disparaît avec son ardeur la vaillance.

^ (Entrent Ruy Yelasquez, Mendo, accompagnés de soldats.)

RUY. — En bonne heure soyez-vous venus, braves neveux, à la défense de votre terre. 0 quels vaillants soldats! quelle taille! quelle tournure! Comme les Mores vont se tenir sur leurs gardes aussitôt qu'ils vous verront! Il me semble vous voir revenir chargés des dépouilles des Arabes de Cordoue, que fait trembler le bruit seul de votre nom.. Ah I vous aurez le droit de porter, après le retour de Bustos, une couronne de vert laurier sur vos fronts ! Laissez-moi vous embrasser tous f Que je serais heureux, si le comte Garci Fernandez pouvait vous voir !

FERNAND. — Nous sommcs tous de votre sang. La guerre que nous poursuivons équivaut à la guerre sainte. Pourquoi, seigneur, ne pas nourrir l'espérance que si heureuse

sera notre entreprise, que nous pourrons offrir k votre épouse une part des dépouilles conquises?

RUT. — Comment êles-vous, Gonzalo ?

GORZALO. — Je n'ai d'autre désir que votre service.

RUT. — Vous êtes l'honneur de la maison de Lara.

GONZALO. — Vous êtes le nôtre.

(Nafio revenant sur ses pas.) '

NUNO, à part. — Je ne puis supporter la pensée de déshonorer, par mes tristes pressentiments, ces enfants que j'ai élevés.

RUT. — Qu'est devenu votre gouverneur?

FERNAND. — Le vieux seigneur s'en est retourné, disant qu'il redoute quelques suites de votre courroux.

RUT. — Pourquoi me prêter de si bas sentiments? Nuno me fut toujours contraire. Que peut-on attendre de plus d'un sang si vil?

NUNO, s' avançant, — Je leur ai conseillé de tourner bride, non parce que je suis un lâche, mais parce que je soupçonne la trahison. Il est mal, Rodrigue, de prononcer de telles paroles sur un absent. D'ailleurs, qui conteste ma noblesse en a menti. Je suis vieux, il est vrai; il me reste peu de sang dans les veines; mais celui que j'ai est bon.

RUT. — ^El vous souffrez celte insolence, chevaliers de ma maison?

MENDO. — Sus, sus! qu'il meure!

GONZALO. — Non pas, s'il vous plaît, Mendo; il s'agit de mon gouverneur. Retenez cette épée complaisante, et ce coup de poing va vous faire mesurer la terre.

RUT. — Frapper Mendo, Gonzalo !

MENDO. — Ay! Ay!

FERNAND. — Il l'a tué d'uu coup de poing.

GONZALO. — A mort! Tueî

RUT. — Non, mes neveux, non. Laissez les épées en repos. Mendo est mort; cela m'est bien dur, mais laissons cela; n'y pensons plus, NunoSalido, et poursuivons ce qui importe à notre honneur. [Bruit de tambours.) Le tambour des Mores résonne. Je vais rallier mes gens. Prenez les

vôtres, seigneurs, et chargeons ensemble les .Mores« Ce n'est pas le moment de se disputer.

(Usort)

FERNAND. — Il va, dit-il, rallier son monde.

DIEGO. •-* Voilà les Mores qui sortent d'un bois de pins pour entrer dans la plaine.

GONZALO. — Brillante troupe.

LOPE. — Superbe.

NUNO. — Ahl mes enfants, ils semblent bien nombreuxl

LOPE. — Qne de blanches bannières défilent sous ces rameaux! Que de lances à la genette!

NUNO. — Vous êtes vendus, mes enfants; une armée vous entoure de toutes parts. C'est Ik ce petit nombre de Mores...

DIEGO. — Et, vive Dieu! voilà Velasquez qui s'éloigne sans combattre avec les siens f

NUNO. — Eh bien! était-il bon, mon conseil?... Mes enfants, vous avez encore le temps de fuir.

GONZALO. — Et que dira Ruy Velasquez, quand il sera de retour à Burgos, mon père?

NUNO. — Qu'importe ce qu'il dira? Pour Dieu, arrête, Gonzalo.

GONZALO. — Perdons la vie, mais sauvons l'honneur.

(Ils sortent précipitamment.)

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