SCÈNE XI
Autre saUe du palais.
Entrent LE ROI, GONZALO BUSTOS, ARLAJA.
BusTos. — Seigneur, pour tant de faveurs que je n*ai pas méritées, les expressions manquent à ma gratitude; mais ce qui redouble ma confusion, c'est que vous me conduisiez ici, après un tel repas, pour m'offrir le dessert.
ALMANZOR. — Tu sauras, Gonzalo Bustos, que j'ai remporté la victoire après une grande bataille dans les plaines d'Araviana. Viara, mon général, m'a apporté aujourd'hui huit tètes. Je voudrais les connaître; car elles appartiennent, dit-on, à des hommes de Salas.
BusTOS. — Si elles appartiennent à des hommes de Salas, et que ces hommes soient de race noble, qui doute, seigneur, qu elles ne me regardent? N'ai-je pas d'ailleurs les pressentiments de mon âme? Oui, mon cœur, qui bondit dans ma poitrine, mon cœur me dit qu'il y a de mon sang par ici, Almanzor. Tire ce rideau, Arlaja.
(On voit les têtes des sept Infants disposées séparément sur une table.)
BusTos. — Si l'àme tressaille quelquefois d'allégresse à l'approche de la joie, il n'est pas étonnant qu'en ce jour de deuil pour mon sang elle m'ait assailli par le pressentiment de tant de douleur. Il ne s'agit plus maintenant de
\ . Elle suppose que le roi Almanior a dû informer Bustos del a mort de ses fils.
450 MCDARRA LE BATARD.
pressentiments. Mes fils sont devant mes yeux. Ah f mes enfants 1 ah ! rameaux sortis de ma tige et coupés avant le temps! ah! chers objets de mon amour, venus au monde pour mon malheur !
ALMANZOR, à part. — Bustos soulève ce voile sanglant avec mille craintes suggérées par l'amour. Il tourne et retourne ces tètes empreintes de douleur, de poussière et de sang. Il reconnaît ces joyaux de son àme, et leur dit, en les arrosant de ses larmes : Ah ! chers objets de mon amour, venus au monde pour mon malheur !
BUSTOS. — Ah ! mes fils, quel ordre, quel commandement a pu vous conduire à un tel désastre? Honneur de mes cheveux blancs, vous allez transformer ces blancs vêlements en habits de deuil pour le reste de ma vie. Ah \ vieillesse ennemie ! Ah! mon Gonzalo ! mon bel enfant, si avenant et si beau ! ah ! mes beaux chênes verdoyants, fleurs brillantes le matin, et le soir flétries ! Ah ! chers objets de mon amour, venus au monde pour mon malheur!
Nuno, c'est la le compte que tu me rends de mes enfants? Tu diras que lu es tombé auprès d'eux, et qu'ainsi tu as noblement rempli ton devoir. Ah ! je n'en doute point, tu as dû les bien conseiller ! Mieux vaudrait ici, au lieu des pleurs que je verse, verser des larmes de sang; mais quelle est la blessure qui égale l'horreur de la vie? Fernand, Alvar, Ordono, Alonso, Diego, Nuno, et toi, mon Gonzalo bien-aimé, ne m'en veuillez pas si, vivant, je baise de mes lèvres vos tristes dépouilles! Je vis encore, mais pour vous venger; et d'ailleurs, les grandes douleurs ont quelquefois pour effet de suspendre la mort : elles cherchent un homme et trouvent un marbre impassible. Si je suis rendu à la liberté, si ma vie trouve une occasion conforme à son désir, je jure par la loi que j'adore, et qui est ma foi, de tirer du traître une juste vengeance. — Les bonnes nouvelles, Sancha, et quel bon emploi de notre succession, de notre maison, de nos espérances, de notre fief, de notre fortune, de notre nom î Puisse le ciel répandre quelques consolations sur ton deuil et sur tes larmes !
ALMANZOR. — BuSlOS?
BusTOS. — Seigneur ?
ALMANZOR. — Les pierres seraient sensibles à ton infortune. Je suis ton ennemi; mais Tardeur de ta douleur émeut en mon âme une tendre compassion. Je ne puis souffrir de le voir si malheureux. Je suis homme : payons ce qui est dû à mon semblable. Retourne en Castille, Bustos; va consoler ta famille, qui n'a plus que toi pour appui. Je regrette jusqu'au fond de l'âme d'avoir ordonné cette expédition. Je ne l'aurais pas fait, si je t'avais connu. Et tu croiras, Gonzalo, à la sincérité de mes regrets, puisque l'émotion me fait verser des larmes.
( Sort le roi ayec sa saite.)
BusTos. — Terrible est le dessert de ta table. Plût à Dieu n'avoir jamais mangé dans Cordoue ! Tout ce que tu m'as offert est mon propre sang. Ah ! il m'a coûté cher le repas que j'ai fait en ce triste jour I
ARLAJA. — '■ Mon cher Gonzalo, je voudrais te parler, et je n'ose.
BusTOS. — N'essaye pas de me parler : si tu m'aimes, ce sera m'obliger.
ARLAJA. — Ne sais-tu pas que j'ai un bien à te donner, qui sera la vive image de toi-même ?
BusTOS. — Si tu accouches d'une fille, l'enfant te regarde; tu rélèveras près de toi. Si c'est un fils, quand il sera devenu grand, envoie-le en Castille, pour hériter de ma fortune et commander à mes vassaux. Il y a dans Cordoue des prêtres prisonniers, fais-le baptiser. — Le ciel te protège !
ARLAJA, pleurant. — Ah ! mon cher Bustos I
BusTOs. — Pour Dieu, ne bouleverse pas mon âme en ajoutant k mon profond chagrin. Sais-moi gré, au contraire, de ma patience, en voyant que l'enfer, le ciel, l'univers entier me punit.
ARLAJA. — Je me tais donc; ma douleur restera muette.
BusTOS. — Voici u» anneau : j'en fais deux parts. Donne celle-ci au fils que tu mettras au monde. Elle servira à le faire reconnaître, si, comme je l'ai dit, c'est un fils.
ARLAJA. — Que le ciel m'accorde la force de supporter de tels maux t
BusTOS. — Heureux celui qui ne survit pas à sa douleur.
ARLAJA. — Il y a le feu, il y a le poison, à défaut d*épée.
BUSTOS. — Ah! chers objets de mon amour, venus au monde pour mon malheur!
(Ils se séparent.)
FIN DE LA DEUXIEME JOURNEE
TROISIÈME JOURNÉE