SCÈNE I
Salle du palais arabe de Cordoue.
ARLAJA, VIARA.
ARLAJA. — Que fait le roi?
viAHA. — Il s'amuse avec Mudarra à jouer aux échecs.
ARLAJA. — Il a raison de profiter de la paix. Parlerais-tu avec ironie?
VIARA. — Le comte de Castille a toutes ses trempes sur pied. Il ravage les bords duGuadalquivir; partout le sang coule, et au lieu du coursier, des armes et caparaçons de guerre, Almanzor, arme Mudarra avec les pièces de l'échiquier. Oisif, il cherche un méprisable amusement avec des chevaux de bois, des cavaliers mal dirigés, des dames et des rois de carton. Il livre des batailles, il médite des feintes sur la table d'un échiquier, pendant que poursuivent leurs succès les vaillants Castillans. Mauvais exemple! déplorables enseignements!
ARLAJA. — Voyons.
(EUe lève une portière, et l'on aperçoit Almanzor et Mudarra, snr un divan, qui jouent aux échecs. Autour d'eux des musiciens et autres More» sont à genoux.]
Les musiciens chantent : « Du haut des tours de Jaen, Aben- Amar contemple le camp des hardis chrétiens qui l'assiègent. Ils ont pour chef Enriquez de Lara, qui, à leur tête, est venu envahir la Vega de Grenade. L'amour d'une captive chrétienne a brisé le courage du More, et il s'écrie sans tirer l'épée : Aux armes, aux armes, aux armes t aux
champs, mes lances t mes cavaliers aux champs! Mais bientôt il dit à la belle chrétienne : « De tes yeux seuls je redoute la guerre M »
MUDARRA. — Echec au roi!
ALMANZOR. — Point.
MUDARRA. — Echec, dis-je.
ALMANZOR. — Il est défcndu.
MUDARRA. — El celte dame, penses-tu qu'elle sera libre longtemps ?
ALMANZOR. — Qui la poursuit?
MUDARRA. — Celte tour. — Prise!...
ALMANZOR. — Maudit, sois-tu, bâtard*.
MUDARRA. — Du jcu passer ainsi aux injures! ALMANZOR. — Va-t*en, dis-je, bâtard...
MUDARRA. — Moi, bâtard?
ALMANZOR. — Toi.
MUDARRA. — - Toi scul pouvais prononcer cette parole; et mon erreur a permis cet aflFront; je me croyais aussi bien né que toi-même.
ALMANZOR. — Hors d'ici, étranger à mon sang, étranger à ma race, rebelle à notre loi!
MUDARRA. — Je ne suis donc pas ton fils, ô roi?
ALMANZOR. — MoU fils !...
MUDARRA. — Si ton frout nc portait pas la couronne... ALMANZOR. — Tu perds le sens... Adieu.
(Il sort.)
MUDARRA. — Tu Rs cntcudu, ma mère, tu étais là!
ARLAJA. — J'y étais.
MUDARRA. — Que dit ton honneur de ma disgrâce? Le roi m'a appelé bâtard, étranger à son sang, à sa race, rebelle à sa loi. — Je ne suis donc pas son fils! — Qui donc suis-je, et qui es -tu, malheureuse mère! Parle... qui est mon père? Ah ! si j'en juge par les sentiments de mon âme, je ne puis être issu que d'un noble sang!
4 . Ce fragment de romance est évidemment postérieure a Tépoque de l'action.
3. Scène empruntée à nos chansons de geste, particulièrement à Ogier le Danois. On la trouve reproduite dans la romance de Montesinot.
ARLAJA. — Aujourd'hui que mes soins ne pourraient suffire à cacher le secret de ta naissance, écoute, Mudarra, de la bouche de ta mère Arlaja, l'histoire demeurée cachée si longtemps. Je respectais ton repos, qui ne pouvait exister qu'au prix de cette erreur.
Il est en Castille, à Burgos, ville fameuse de l'Espagne, un vaillant chevalier appelé Ruy Velasquez, qui épousa pour son malheur une cousine germaine du comlc Garci Fernandez, qui avait nom dona Lambra. Il avait sept neveux qui auraient surpassé la renommée des merveilles du monde. Il n'est pas possibleque tu ignores que les Infants de Lara périrent par trahison dans la plaine d'Araviana. Leur père était venu de Salas k Cordoue, porteur d'une lettre de son perfide beau-frère, qui demandait au roi de lui faire trancher la tête, comme vengeance de certains affronts que lui avait faits Gonzalillo, le plus jeune des Infants de Lara. Telle était, au printemps de ses jours, la valeur de ce jouvenceau, telle sa renommée dans les armes, que l'envie le poursuivait jusqu'au jour où il étendit mort à ses pieds un des plus vaillants chevaliers qui ceignirent Tépée en Castille. Almanzor refusa de faire périr son père, de teindre de sang la neige de ses cheveux. Il le retint prisonnier, et me confia sa garde. Je m'épris, non pas de son corps, mais de son âme, de sa renommée, de sa valeur, de la noblesse de sa race. Si la faiblesse d'une femme peut se justifier par l'amour, la mienne est surtout excusable, fondée qu'elle était sur le désir d'avoir des enfants d'un homme qui était la gloire et l'honneur de sa patrie. J'ai réussi, puisque né de ce chrétien, Mudarra, tu es si bien le fils de sa valeur, et que tu donnes de si hautes espérances. Les sept tètes de tes déplorables frères, tranchées moins par la force que par la trahison, furent montrées par Almanzor à Gonzalo Buslos (ainsi s'appelait ton père), le jour même où elles furent apportées par Viara. Touché de ses regrets, attendri par ses larmes, Almanzor lui rendit la liberté, pendant que je te portais dans mon sein. Nous convînmes en nous séparant que si je mettais au monde une fille, le soin de l'élever m'appartiendrait, mais que si c'était un fils, j'aurais à l'envoyer en Castille aussitôt
456 MUDAKRA LE BATARD.
qu'il aurait ceint le baudrier, pour qu'il devînt le soutien de sa maison. Il fit deux parts d'un anneau. J'en ai toujours conservé la moitié que voici, mon fils. Quand tu iras voir ton père, elle servira à te faire reconnaître, à supposer que le sang ne parle pas.
MUDARBA. — Je vous baisc les mains, ma mère, je vous baise les pieds, pour l'honorable explication que je viens d'entendre. Je vous dois plus de reconnaissance qu'au père qui m'a laissé ici. Pardonnez ma franchise : il m'a donné une mère, en laquelle j'ai perdu, car elle obéit à une loi barbare, et vous, un père dont la noble naissance reçoit un lustre nouveau de la loi chrétienne. Donc, c'est à vous que je suis surtout redevable, madame. Je me console d'être bâtard, puisque ce titre de bâtard m'a fait chrétien. Almanzor possédât-il plus de perles que la mer n'en renferme dans ses coquillages, plus de diamants que la terre n'en recèle dans ses mines, je renonce à ces turbans barbares pour adorer cette loi dont tu m'as fait connaître la lumière. Oui, ma mère, si vous consentez à mon départ, je vengerai les sept Infants; je ferai que Gonzalo revienne à la vie, Gonzalo Bustos, ce vieux tronc, dont je suis le sauvage rejeton. Tranquille vitRuy Velasquez à Burgos; dona Lambra tire gloire du sang des sept frères, et moi, je vais à la mosquée, je parais à nos fêtes, portant Valmaizal^ couronné de plumes. L'Alhambrade Grenade ^ qui se promet une durée éternelle, pourrait aussi bien les défendre tous deux, qu'il est certain que ma fureur tirera vengeance de cette injure. J'emporte la moitié de cet anneau, qui indique que je suis du sang de Lara. Si je n'ai fait paraître encore que de faibles marques de ma valeur, peut-être quelque jour en donnerai-je de plus brillantes.
ARLAJA. — Arrête, mon fils; songe à quels périls tu t'exposes.
MUDARBA. — Ma mère, si tu songes au tronc dont je suis
^ . Espèce de toque en gaze que les Arabes d'Espagne portaient dans leurs assemblées et fêtes.
2. L'aspect imposant de ce qui reste de l'Alhambra semble encore aujourd'hui justifier cette confiance. Mais ce superbe palais-forteresse n'existait pas au onzième siècle, époque de l'action.
le rameau, pourquoi ces craintes ? ou peut-être me trompes-tu, puisque tu veux me retenir...
ARLAJA. — ' Je t'ai dit la vérité.
MUDARRA. — Eh bien, ma mère, je pars pour venger mes frères.
ARLAJA. — Tes hauts faits honoreront le fruit de mes entrailles; mais quelle mort, s'il faut que je me sépare de toi !
MUDARRA. — Dieu m'est témoin aussi de la douleur que j'éprouve.
ARLAJA. — Attends encore un an.
MUDARRA. -^ Y songez-vous, ma mère?
ARLAJA. — Que de regrets va me causer ton absence!
MUDARBA. — C'est parler trop tard. Tu as obéi à ta passion : moi, je n'écoute que l'honneur.
(Ils se séparent.)