‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 218 sur 226 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le castel de Salas.

Entre GONZALO BUSTOS, vieux et aveugle , appuyé sur un bâton et

conduit par NUNO, son serviteur.

NUNO. — Cessez de pleurer, seigneur, les larmes vous ont ôté la vue.

BDSTOS. — Je cesserai d'autant moins que j'ai moins à craindre de la perdre. En usant mes yeux dans les larmes, j'ai accompli ce que je devais à ma trop juste douleur. Je bénis d'ailleurs ma cécité qui me dérobe la vue de Ruy Velasquez et de son épouse. Que n'ai-je de même perdu la faculté d'entendre I J'échapperais ainsi à la tyrannie de dona Lambra, qui, chaque jour, avant le lever du soleil, frappant ma fenêtre de sept pierres, réveille en moi le souvenir de la tragique histoire, le souvenir du massacre de mes sept enfants.

NUNO. — Assez de larmes.

GONZALO — Mon ménestrel, où est-il?

NUNO. — Le voici, seigneur.

GONZALO. Essaye, ami, de distraire ma douleur.

458 MUDAKRA LE BATARD.

PAEz. — Écoutez, seigneur, cette romance.

GONZALO. — Voyons.

PAEZ. — « Dans les champs d'Araviana mourut fleur de chevalerie, par trahison de Ruy Velasquez, par jalousie de dona Lambra. hh tombèrent les sept Infants, la fleur, rhonneur de la Castiile; leurs têtes pendent à Tarçon du More, souillées de poussière et de sang. »

« Le roi Almanzor m'invite un jour; et je reconnais, au dessert, sur la table, les têtes de mes fils, la tête do celui qui les éleva. De mon deuil furent les pierres attendries. »

(Une pierre vient frapper les vitraux.)

« Le roi me rend la liberté [noui^elle pierre) et je retourne en Castiile; mais il me laisse la «nort en ue m'ôtant pas la vie. Maintenant je suis à Burgos, usant mes yeux à pleurer ma misère, implorant la justice du ciel, puisqu'il n'en est pas sur la terre (nouveau bruit). Chaque matin, mon ennemie, avec sept pierres qu'elle jette, ravive la blessure de mon cœur. »

(Trois pierres frappent la vitre.)

GONZALO. — Ah ! c'en ast trop! j'ai pu me taire, supporter sans rien dire les six premiers coups, compter en silence les noms d'Alvar, d'Ordono, de Fernand, de Nuno, d'Alphonse et de Diego; mais, la septième pierre brise mon cœur, m'arrache des larmes! Gonzaîo, elle me rappelle mon Gonzalo. Vil auteur de la trahison! puisse de même un fer de lance traverser, déchirer ton cœur!

(Ses larmes ruissellent. Il s^arrache les cheveax.)

NUNO. — Calmez vos transports, seigneur.

BUSTOS. — La faute en est à mes cheveux blancs. Puisque j'avais des cheveux blancs, je n'aurais pas dû tomber dans le piège de cette journée, qui a été la cause de mes misères. Laisse-moi donc arracher ces cheveux, que si peu de prudence a accompagnés. D'ailleurs, il en naîtra d'autres, et jamais mes tristes yeux ne cesseront de les baigner.

(Ils soitont.)

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