La Sierra-Morena
460 MUHARRA le BATARD.
MUDARRA. — Gordoue vous a porté malheur, et son roi est cause de vos larmes, noble chrétien?
LOPE, songeant à Almanzor. — Plût à Dieu n'avoir jamais entendu parler de ton nom, toi, dont la main a moissonné sept vies !
(Il pleare.)
MUDARRA. — Chrétien, tes larmes me prouvent que ma pensée ne m'a pas vainement dirigé par ces sentiers. Sept est aussi le nombre de ceux dont je viens venger la mort.
LOPE. — Ceux que je pleure étaient sept frères, honneur du monde, victimes de la vengeance d'un traître.
MUDARRA. — Ce sont aussi sept frères qui offrent à mon bras l'espoir de venger leur mort.
LOPE. — Ceux que je pleure étaient chrétiens.
MUDARRA. — Ils out ccla de commun avec les objets de mes larmes.
LOPE. — Ils étaient sept Infants.
MUDARRA. — Tu vas t'étonucr? mais je parle aussi de sept Infants.
LOPE. — C'étaient les Infants de Lara.
MUDARRA. — Oui, de Lara.
LOPE. — Je ne sais... Mais, tu ressembles tellement au plus jeune d'entre eux, par les traits du visage, que ta vue m'étonne, me frappe, et m'interdit.
MUDARRA. — Tu vcux parler de Gonzalo?
LOPE. — Oui.
MUDARRA. — Qui pouvait s'attendre?... Apprends que je suis le frère de ces chrétiens que tu chéris.
LOPE. — Toi!
MUDARRA. — Oui : Icur père me donna dans Cordoue, une mère étrangère. Ami, je suis Mudarra, fils d'Arlaja, sœur du roi, et de Gonzalo Bustos, qui l'emportait sur elle, non par la naissance, mais par la foi.
LOPE. — Juste ciel! il faut admirer vos voies secrètes. {A Mudarra.) Les traits de ton visage dispensent de plus amples informations. S'il est permis, après de si grandes douleurs, d'espérer la joie, à toi je me fie. Que je m'humilie à tes pieds, mon seigneur. Je suis Lope de Vivar, écuyer de Gonzalo Bustos , Pardonne, si je t'avoue que
j'échappai à ce carnage, en fuyant d'un pied léger. Je ne voulus pas mourir ni gagner le renom de franc chevalier et de loyal gentilhomme, comme si le ciel me réservait pour le bonheur de te rencontrer en cet heureux jour.
MUDARRA. — Quoi! tu as assisté à la mort de mes sept frères?
LOPE. — Oui, et au trépas du digne gouverneur, qui voulut mourir avec eux. Je vis alors pleurer les montagnes chenues, et se baigner de larmes leur chevelure hérissée. Cependant, les deux tyrans vivent heureux, fiers de leur injuste vengeance.
MUDARRA. — Je viens leur infliger un châtiment tel, que leur sang répandu baignera les murailles de Burgos.
LOPE. — Sur le flanc de cette montagne, il est une vallée peuplée de hêtres qui ombragent un manoir, où réside une dame dont la beauté Ta fait surnommer le Phénix de l'Espagne. Dans une enceinte de cyprès au noir feuillage, un pré étale son verdoyant tapis ; c'est là qu'elle cherche un abri contre l'ardeur du soleil, sur les bords d'une claire fontaine. C'est la fille de Gonzalo, le plus jeune de tes frères, égorgés par les Mores, et de Constance, une dame de la plus haute vertu. Constance est religieuse à Burgos; elle a échangé la vie du monde contre les grilles d'un couvent, sans demander vengeance de la mort de son époux. C'est dans ce manoir que sa fille charmante passe les ardeurs de juillet, portant l'habit d'homme, car, elle naquit après la mort de son père, mon seigneur. Mais, que dis-je, tout Va s'éclaircir pour toi, puisque la voici elle-même*