SCÈNE V
Le castel de Salas
GOiNZALO BUSTOS.
BusTOs. — Qui vit de longs jours doit s'attendre à voir bien des choses dans le cours de ses années, et c'est une grande illusion que de désirer atteindre le terme extrême de la vie. Le plus robuste, le plus fier, le plus vaillant des hommes devient tel, que sa faiblesse est égale à celle du plus humble roseau; il ne saurait jouir des richesses qu'il possède; il n'est mal sous lequel il ne succombe et se brise. Tout s'attaque à qui ne voit ni ne sent.
(Entre Nuùo.)
NUNO. r— Bien qu'il me pèse, seigneur, de vous apporter si mauvaises nouvelles, il faut bien pourtant que je parle.
BUSTOS. — Désormais, mon àme n'est plus accessible à la douleur.
NDNO. — Dofia Lambra est là !
BUSTOS. — Grand Dieu ! Nuno, que me veut-elle ? Si elle vient me demander pardon, dis-lui que c'est bien tard, quand je touche aux portes de la mort. Si c'est pour me rendre les objets de ma tendresse, défends-lui d'entrer, Nuno; car il n'est pas de bien qui puisse compenser la mort de mes sept enfants.
NUNO. — Je crois plutôt qu'elle vient vous causer beaucoup d'ennuis, à l'occasion de certaines plaintes qu'elle fait.
BUSTOS. — Ah ! ne la laisse pas entrer î
DONA LAMBRA, derrière le théâtre. — Ne me défendez pas la porte, écuyersl
NUNO. — La voici.
(Entre dona Lambra.)
DONA LAMBRA. — Dis, Gouzalo, est-cc un procédé de chevalier d'ordonner à tes archers de détruire ce qui fait mon plaisir? Est-ce une belle manière de venger un outrage que de commander à tes gens de tirer sur mes colombes ? Ils tuent les unes, ils font fuir les autres, le tout pour me faire déplaisir. Mets bon ordre à cette licence, ou j'aurai la vie de ces insolents.
BusTOS. — Voilà des plaintes dignes de toi.
DON A LAMBRA.— -Je dcvrais, n'est-ce pas, ne pas ressentir mes offenses, quand j*en ai tant de sujets ?
BUSTOS* — C'est à propos de colombes qu'une femme de ton rang vient me faire de semblables plaintes?.,.
DONA LAMBRA* — G'cst mou plaisir de les avoir.
ËusTOs. — C'est un plaisir innocent; mais compare les sujets de notre douleur. Mon grief contre toi, c'est la mort de sept de mes enfants, et tu viens me reprocher la mort d'une colombe! Ce n'est pas moi qui ai visé avec Tare, puisque j'ai perdu les deux yeux. Ah I cesse tes fols discours, cesse tes plaintes misérables; car, si mes yeux sont fermés, ce n'est pas pour avoir pleuré des colombes, c'est pour avoir pleuré la mort de mes enfants ! Ainsi va la vie : des gens pleins de force viennent demander des actes sévères en punition d'un meurtre de colombes, et d'autres ne peuvent revendiquer la vengeance de l'assassinat de
leurs enfants. Mais cesse de te plaindre de celui qui, distu, sert si bassement sa vengeance. Tu es sûre de ne pas mourir en colombe, car tu contiens trop de fiel.
DONALAMBRA. — Gouzalo, tu cs la preuvc vivante de celte vérité, que la langue reverdit à mesure que se prolonge la vieillesse et que la vie tend vers sa fin. Il en est ainsi de la tienne. Dans cet âge avancé, à mesure que la force diminue, toute l'ardeur du cœur se concentre dans la langue. Rien ne se ressemble dans notre querelle, et tu devrais sentir que tu abuses de la plainte, car les fils morts étaient d'affreux corbeaux, et moi j'ai perdu des colombes.
BusTOS. — C'est bien juger de notre différend. Je te donne raison, dona Lambra. J'ai perdu les yeux à force de pleurer mes fils; maintenant je n'ai plus de larmes. Qu'ils soient bénis cependant de m' avoir ôlé la vue, puisque cette mort, chère belle-sœur, m'empêche de te voir en face.
DONA LAMBRA. — Maudit soit Alraanzor, maudit soit le vieillard stupide qui, pour mon malheur, s'est permis de te laisser vivant I
BusTOs. — Il a bien servi ta vengeance. Tu me sais vivant, c'est une occupation pour ta cruauté; cela te donne l'emploi de ces sept pierres que tu lances pour tenir toujours éveillé en moi le sentiment de ma douleur.
DONA LAMBRA. — 0 Almauzorl ô le plus traître des Mores! avoir laissé la vie à cette énergie immortelle!
BusTOs. — Tais-loi, Lambra; il n'est pas de vie qui n'ait son Almanzor. Je ne tarderai pas à mourir. La mort est \k qui me guette.
DONA LAMBRA. — Ah ! qu elle tarde !
BUSTOS. — Elle ne tardera guère; elle viendra à son moment. Mais éloigne- loi d'ici; car l'horreur de te voir pourrait faire peur à la mort elle-même.
DONA LAMBRA. — J'ai assez de tes sottises.
(Elle sort.)
NUNO. — Quelle femme !
Busïos. — Oui, implacable et terrible.
PAEz. — Trois Mores se présentent, deux desquels sont des serviteurs.
us MUDARRA LE BATARD.
DDSTOs. — Des Mores, Parz?
PABZ. — Oui, seigneur.
BusTOS. — Des Mores me réclament, moi?... dans cet tige si avancé?... Qu'ils entrent. Des Mores... à moi?...