SCÈNE VI
Entrent MUDARRA, ZAÎDE, et LOPE en costume m&resque.
MUDARRA. — Qui de VOUS, seigneurs, est le maître de
céans ?
BUSTOS. — C'est moi, noble More, moi, pauvre aveugle, Gonzalo Bustos de Lara, ou plutôt celui qui le fut jadis. — Tu te tais; tu n'as plus rien à me dire?
MUDARRA. — Ta vue m'interdit. Cette vieillesse vénérable, ces cheveux blancs commandent le respect.
BusTOs. — Que ne puis-je te voir aussi ? Tu es jeune. .. quel est ton âge ?
MUDARRA. <— ' Je suis à la fleur de mes ans.
BusTOS. — Que demandes-tu?
MUDARRA. — Je t'apporte des nouvelles d'un ami.
BUST08. — Quelque captif de Gordoue ?...
MUDARRA. — Non, — bien que Cordoue soit sa patrie, il est à la fois chrétien et More; c'est un fils né de loi et d'Arlaja, la sœur d'Almanzojr.
BusTOS. — Que dis-tu?
MUDARRA. — La pure vérité.
BUSTOS. — J'ai un tils... Ariaja m'a donné un filsl Dismoi : ce fils, cet enfant a-t-il du cœur?
MUDARRA. — Comme un rameau sorti de ta tige
BUSTOS. — Son caractère ?
MUDARRA. -^ Ardent.
BUSTOS. — Ses goûts ?
MUDARRA. — Le goût dos armes
BUSTOS. — Ses inclinations?
MUDARRA. — Généreuses.
BUSTOS. — Et sa personne?
MUDARRA. — De bonne grâce.
BUSTOS. — A-t-il des amis ?
JOURNEE m, SCENE VI. 467
MUDARRA. — Tous ceux qui le connaissent.
BUSTOS. — Sait-il que je suis son père ?
MUDARRA. — Il suffit de te voir pour être sûr qu'il ne Toubliera pas.
BusTOS. — Est-il fier du nom de Lara ?
MUDARRA. — Peux-tu le demander ?
BUSTOS. — Mais, dis: pourquoi Tavoir gardé si longtemps àCordoue?
MUDARRA. — On le disait fils du roi; depuis, le hasard lui a révélé sa naissance.
BUSTOS. — Viens, embrasse-moi pour ces bonnes nouvelles.
MUDARRA. — Volontiers, si tel est ton plaisir.
BUSTOS. — Grands Dieux !
MUDARRA, — Lâche-moi.
BUSTOS. — Un instant.
MUDARRA. — Pourquoi me garder ainsi dans tes bras?
BusTOs. — Quel sentiment étrange! Mes entrailles se troublent... Ah 1 je voudrais te faire entrer dans mon àme, à la place qu'y occupaient mes fils ! Oui, tu es un messager de bonheur... Mais pourquoi me tromper? Serais-tu mon fils? le serais-tu?
MUDARRA. — Oui, mou père, je suis Mudarra, Mudarra Gonzalez, et si vous avez conservé la moitié de cet anneau, comparez : les deux moitiés sont égales.
BUSTOS. — Non, c'est inutile; la voix du sang me parle avec bien plus de force; ah! cher objet, né pour mon bonheur! Dieux ! si je pouvais te voir, si je pouvais contempler ton visage ! Mais j'ai perdu la vue, à force de pleurer mes fils morts dans la plaine d'Araviana! — Mais, qu'est-ce que j'éprouve? C'est sans doute un miracle du ciel!... L'excès de la douleur m'av^jt fait fiveuglq, et la joie, le bonheur m'ont rendu la vue dont j'étais privé ! car jeté vois, mon fils!
NUNO. — Seigneur, vous vous abusez. L'excès de la joie trouble vos esprits.
BUSTOS. — Nuno, rendons grâces au cieL Je te vois fort bien, ainsi que Paëz. En veux-tu la preuve? L*un de ces deux Mores qui accompagnent mon cher Mudarra res-»-
semble exlr(^inemont à Lope, un des gentilshommes de ma maison qui était au service de Gonzalico.
LOPE. — Cette preuve suffit, car je suis Lope de Vivar, l'écuver de dona Clara, ta petite-fille, près de laquelle Mudarra s'est arrêté cette nuit. Je suis venu avec lui déguisé; car ce costume importe au soin de notre vengeance.
NUNO. — Toute la maison est en délire, et bientôt la cité le sera aussi.
MUDARRA. — Avant que la nouvelle ne parvienne h Ruy Velasquez et au comte, j'ai à faire une absence.
BUSTOS. — Où vas-tu?
MUDARRA. — Voir ma nièce.
BUSTOS. — Un moment. J'ai à te parier.
MUDARRA. — Bien volontiers, seigneur; mais recommandez que l'on me garde le secret.
BUSTOS. — Amis, du silence !...
NUNO. — Que dis-tu, Lope?
LOPE. — Que ce surtout moresque est le filet qui va servir à prendre certaine bète qui est en ce moment dans la montagne.
NUNO. — La valeur brille en la personne de Mudarra.
LOPE. — Tu seras bientôt témoin de la vengeance qu'il va prendre de la mort des Infants de Lara sur la personne de Ruy Velasquez.
(Tous sortent.)