SCÈNE VII
La campagne dans les environs de Burgos. RUY VELASQUEZ, ORTUNO, INIGO, chasseurs.
iNiGO. — Ce n'est pas la peine de continuer à battre la montagne.
RUY. — Je suis las de chasser.
ORTUNO. — Le soleil commence à s'abaisser à l'horizon.
RUY. — Il reste encore beaucoup de jour. — As-tu pris soin de mon andalou ?
ORTUNO, — Attaché au pied de la colline, il semble vouloir avaler le mors, comme ferait une autruche ' .
RUY. — Ne veux-tu pas suspendre le frein à l'arçon? Il y a là de l'herbe verte et un fourrage abondant.
ORTUNO. — Il est assez vigoureux comme cela et a besoin qu'on lui serre la gourmette.
RUY. — Bustos a-t-il quelque ferme par ici ?
ORTUNO. — Lui, je ne sais; mais des gens de sa maison, oui.
RUY. — Gardent-ils des troupeaux?
ORTUNO. — Je les ai vus hier pour la première fois.
RUY. — Alors Bustos va me payer certains traits d'arbalète qui ont coûté des pleurs à dona Lambra.
iNiGo. — Quelque manant, avec cette arme,, aura peutêtre insulté votre colombier? Mais croyez que Bustos l'ignore.
RUY. — Je ferai qu'il n'ait pas à s'en féliciter.
INIGO. — Voulez- vous vous reposer?
RUY. — Je voudrais, sur les bords de cette fraîche fon^ taine, essayer de trouver le sommeil.
INIGO. — Elle semble t'y inviter par le murmure que font entendre ses eaux en s'égarant dans le sable.
RUY. — J'espère rafraîchir ainsi le sang de mes veines.
ORTUNO. — Il n'est pas d'endroit préférable.
RUY. — Vous pourrez, en attendant, vous-mêmes aller vous reposer quelque part de cette chaleur.
INIGO. — Dieu vous garde.
(Sortent lùigo et Ortuiko.
RUY. — Ce n'est pas tant la chaleur que la terreur et le souci qui m'agitent. Je vais essayer de reposer, bien que mes angoisses secrètes ne le permettent guère. J'ai passé tous ces jours-ci à imaginer, à rêver. J'ai là présente^devant moi la mort de mes neveux; je vois leurs débris sans sépulture, et cette idée mêle en moi la crainte aux remords. A peine suis-je seul, que leurs ombres, comme si elles étaient rendues à la vie, m'apparaissent et m'entourent.
i . On sait que i'autrucbe avale parfaitement des morceaux de fer ou de tout autre métal.
Je vais, je viens, pour leur échapper. C'est en vain. Ici Nuno s'offre à ma vue, désarmé, avec son haubert en lambeaux; là-bas, la face sanglante de Fernand; plus loin, Ordono furieux me reproche ma cruauté; il me semble voir le plus jeune de tous, Gonzaio, fondre sur moi en m'appelant traître. Enfin les sept frères ne me laissent aucun repos. Que me voulez-vous, imaginations vaines? Pourquoi, mon âme, me suggérer des images si funèbres ?
(Entrent Madarra, Lope, Zaïde.)
LOPE. — C'est lui, je le reconnais.
MUDARKA. — Silence; point de raisons.
LOPE. — Si ce traître est informé que tu le cherches, Mudarra, comment peut-il vivre et s amuser ainsi? Ëst-il possible de se voir en une sécurité telle? l'épée dans le fourreau, et couché à l'ombre d'un hêtre dans la campagne de Burgos?
MUDARRA. — Silence; ce ne peut-être que lui.
LOPE. — Sous ces verts rameaux repose Ruy Velasquez, harassé des fatigues de la chasse. Si tu m'en crois, ta lance le clouera au sol.
MUDARRA. — Non : il faut qu'il sache pourquoi il meurt... et qui le tue.
(Il marche à lui.)
Écoute-moi, Ruy Velasquez, toi que les Mores nomment vaillant; eh bienl ce vaillant cache l'âme d'un traître! — Traître au comte, ton seigneur : tu as privé ses armées de sept braves, dignes des neuf preux de la Renommée. — Traître à ta patrie : tu l'as dépouillée de sept remparts plus sûrs que les murailles et les tours. Traître à ton noble sang : pour satisfaire ta vengeance, tu as vendu à tes ennemis le sang le plus pur de Lara. Traître à ton parent, à ton ami : en l'envoyant vers le More, avec une lettre, tu croyais l'envoyer au bourreau. Traître à ton Dieu : tu as livré aux Mores de Cordoue le sang des soldats du Christ.
Mais, de ce tronc que tu avais dépouillé de ses rameaux. Dieu a permis, misérable, qu'il sortît un rejeton. — Regarde bien, je suis Mudarra; Mudarra, vivant portrait de Gonzalillo, de Gonzaio qui renaît en moi pour la terreur de dona Lambra.
JOURNÉE III, SCENE VII. 47i
Allons, brave Ruy Velasquez, viens, Mudarra t'attend pour te tuer; pour te tuer corps à corps, en plein soleil. — En embuscade, comme félon, tu as fait égorger mes sept frères; moi, soldat loyal, c'est Técu au col, la lance au poing que je veux les venger. Debout! car je suis attendu par ma nièce, qui sera mon épouse, la petite-fille de Gonzalo Bustos, la fille de dofia Gonstanza et de Gonzalillo. Debout! qu'attends-tu? que tardes-tu?
RUT. — Tu mens, infâme moricaud; c'est corps à corps que sont tombés tes frères en combattant contre Viara et Galve, dans laVega de Fabros. J'excuse ta témérité, car tu n'es obligé d'avoir de la modestie en paroles, ni par ton sang, ni par ton âge. Je m'appelle Rodrigo, Mudarrillo, Rodrigo de Velasquez et Lara; je suis le soldat redouté des Mores de Jaen, Cordoue et Baza , et, depuis la Sierra Morena jusqu'à la Sierra Neveda, je n'ai pas peur de petits bâtards, issus de l'infamie. Tu n'as pas de naissance.
MUDARRA. — Tu mcus! si tu me taxes de bâtard. Dans mon pays, il n'est pas d'autre cérémonie que la parole; suivant notre loi, la volonté réciproque suffit pour établir le mariage. Viens, prends du champ contre moi.
RUY. — Quitte ta lance.
MUDARRA. — Soit! je te défie à l'épée, Rodrigue. — Ciel, soyez juge en votre cause.
(Ils s'éloignent.)
LOPE. — Zaïde, si ces écuyers font mine de vouloir prendre parti, mets l'épée à la main.
ZAÏDE. — Je suis prêt.
LOPE. — La bataille commence.
ZAÏDE. — Quels vaillants coups lui porte le brave Mudarra?
LOPE. — Ne vois-tu pas qu'il est secondé par le sang, la raison, l'honneur, et la justice?
(Ils sortent.)
i'i HUDAKRA LE BATARD.