XXVI INTRODUCTION
inondent au mois de mai la Vega de Valence, et les jardins de Séville. Toujours sous l'influence despotique d'un sentiment déterminé, ils ont hâte de le satisfaire. D'ailleurs, ils ne doutent point. Ils professent avec ardeur une foi qui résout sans appel tous les problèmes de la destinée humaine. Dans le drame de Lope ou de Galderon il n'y a point de place pour un Hamlet. On ne conçoit point un de ses personnages se posant la question d'être ou de ne pas être. Ce blasphème ne pouvait entrer dans l'esprit de Lope, prêtre convaincu, et familier de l'Inquisition. L'Inquisition, retenez ce mot, surveille toutes les expressions de la pensée; et la pensée se sentant surveillée recule et glisse ou s'abstient. Comme beaucoup d'Espagnols de son temps, Lope devait assurément réfléchir, mais il gardait pour lui ses réflexions. Cette loi de la réticence nuit certainement dans son œuvre à ce côté philosophique du théâtre que nous aimons tous, mais non pas à la connaissance du cœur de Thomme, et à l'observation de la nature. Les beautés dramatiques d'HeracUus, du cinquième acte de Rodogune, si admiré de Voltaire, c'est à l'école espagnole que Corneille en a fait l'emprunt.
Une autre qualité bien estimable du drame de Lope de Vega, c'est sa noblesse. On peut lui reprocher son exagération; du moins il ne tend pas à rabaisser l'àme. Il la ravit, il l'entraîne sur ses pas dans une sphère ordinairement sublime, oià il se plaît à lui montrer un idéal de beauté, de fidélité, un idéal de courage ou de générosité. Lope, et en général les poètes dramatiques de l'époque, aiment à peindre les grands sentiments, les grands dévouements pour un intérêt d'amour, de famille, de justice, de patrie. Le point d'honneur est l'âme de ce théâtre : le Cid en est le symbole immortel. Blâme qui voudra ces beaux élans d'amour, de générosité, de vertu guerrière, sous prétexte qu'ils ne sont pas dans la mesure ordinaire des hommes; je les préfère, quant à moi, à toutes les exhibitions de nos écrivains réalistes, lesquels n'oubUent qu'une réalité, la plus certaine de toutes, c'est que l'homme a besoin d'idéal, et que l'art est précisément créé pour répondre à ce noble, à cet* éternel besoin.
Ainsi, dans la foule des compositions dramatiques de Lope, point de ces pièces malsaines, sciemment immorales; point de ces peintures d'un monde que les honnêtes gens devraient ignorer; toujours l'attention la plus scrupuleuse à sauver discrètement la morale, dans ces situations scabreuses que le drame ne peut pas toujours éviter. Lope respecte ses auditeurs. Vous
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rencontrez souvent dans ses drames des expiassions qui vous semblent fort libres. C'est la marque de la naïvett» de l'époque, ce n'est pas corruption. Lope ip^nore l'art, si sou>out pratiqué parmi nous dans le roman, d'offrir en termes d'une irréprochable chasteté des tableaux que voilent ordinairement les rideaox d'une alcôve '. On lui reprocherait plus ëquitablement la peinture de certains préjugés faux, dangereux même, mais qui avaient pour excuse d'être les prt'jugés de son siècle, et n'étaient après tout que l'exagération d'une idée morale, respectable en principe.
Si donc le théâtre de Lope de Vega exagère quelquefois la grandeur, du moins il n'idéalise jamais le crime; s'il outrepasse souvent le naturel, il ne dore pas ce qui est immonde. Ces lamentables aberrations sont l'ordinaire résultat de la satiété, le fruit empoisonné des sociétés vieillies, les invariables symptômes des littératures en décadence. L'art naissant tend naturellement vers le beau. Les impuretés des sens et de l'esprit sont le propre d'une vieillesse malsaine. Mais, à l'époque de Lope de Vega, dans cet essor matinal de tous les esprits, dans ce vaste élan de la nationalité espagnole, l'art n'avait pas encore perverti son but, et menti à sa mission divine. « La poésie ne traînait pas ses ailes dans la fange, en disant : je me renouvelle et je me rajeunis! Son vol se dirigeait vers le ciel, non vers la terre; vers la vie de l'àme et de la pensée, non vers le sépulcre et l'abîme. La laideur n'était pas couronnée reine; l'orgie n'était pas sur le trône ■. »
Tout ce qui vient d'être dit explique le choix que nous avons fait dans l'œuvre de L(»pe de Vega. Nous ne pouvions songer à traduire son théâtre en entier, parce qu'il est trop vaste, et.
4. a Nous bouleversons les sens en ménajçeaut les yeux et les orjilles, » a dit Chateaubriand.
1 Ph. Cbaslea.
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nous n'hésitons pas à le dire, parce que beaucoup de ses pièces ne valent pas la peine d'une traduction. Rien n'est plus difficile d'ailleurs que de donner une idée de l'ensemble de ce théâtre . Dans le genre dramatique seulement, Lope a composé deux mille deux cents ouvrages dont l'authenticité n'est pas contestée. Outre que l'excellent biographe Montalvan déclare les avoir vus tous représenter, nous avons divers témoignages de Lope de Veg-a lui-même, qui se vit forcé, dans l'intérêt de sa réputation, d'indiquer les pièces dont il se reconnaissait Tauteur. De cette prodigieuse fécondité ne vient ni l'unique, ni le principal embarras de la critique. Les pièces de Lope imprimées, l'ont été sans ordre, sans date chronologique, de façon qu'il est impossible d'y retrouver les progrès de l'auteur, la marche et le développement de son système*.
Si nous avions seulement, comme dans le théâtre classique, une division systématique des genres; mais non : toutes ces pièces sont des comédies, et si quelquefois le titre varie, cette différence de nom ne répond jamais à des difTérences de genre ou de système, mais au caractère heureux ou malheureux du dénoûment.
L'inépuisable imagination de Lope, s'est d'ailleurs adressée à tous les sujets : elle a joué avec tous, elle a reproduit les contes, les légendes, les histoires, parcouru tous les pays et vécu dans tous les temps. Sur la scène de son théâtre se sont rencontrés les héros antiques, les personnages de la tragédie grecque et romaine, avec les nobles chevaliers arabes ou castillans.
Mettant de côté les comédies sacrées ou Avtos sacramentaless^ nous diviserons les pièces de Lope deVega en Comédies héroïques et en Comédies de mœurs, appelées quelquefois Comédies de caf-e et d'épée, par allusion au costume espagnol de l'époque. Les premières roulent en partie sur l'histoire des temps héroïques de l'Espagne, que Lope manie entièrement à sa fantaisie, en s'attachant toutefois de préférence aux traditions populaires consignées dans les romances.
Cette catégorie de pièces, qui renferme les meilleurs ouvrages du poète, répond en grande partie au genre appelé drame parmi nous, sans entraîner nécessairement l'idée d'un dénoûment
1 . L'édition la plus complète et la plus correcte du théâtre de Lope de Vega a été donnée, en 4641 , à Valladolid. Elle renferme 26 volumes ou parties, petit in-4°. C'est une collection des plus rares.