SCÈNE II
LE ROI, DON ARIAS
DON ARIAS. — Eh bien, seigneur, que vous semble de Séville.
LE ROI. — Il me semble que d'aujourd'hui seulement je suis roi.
DON ARIAS. — Attentive à mériter vos faveurs, chaque jour vous la rendra plus chère.
. LE ROI. ■— Il est sûr que devant vivre quelque temps au milieu d'elle, je n'aurai que plus de loisir pour apprécier celle belle et riche cité.
DON ARIAS. — Je doute que la Rome d'autrefois ait égalé les merveilles de ses monuments, son opulence, ses richesses.
LE ROI. — Et ces beautés divines, pourquoi les passer sous silence? Pourquoi taire, dissimuler leur splendeur, leur éclat ? Comment ne t'es-tu pas enflammé, dis, au feu de tant de soleils ?
DON ARIAS. — Dona Léonor de Ribera paraissait vraiment un ciel, et son visage brillait comme le soleil du printemps.
LE ROI. — Oui, comme le soleil, si elle était moins blanche. Un soleil aux rayons de neige mérite peu d'éloges, s'il refroidit au lieu d'échauffer. J'aime un soleil qui enflamme, non un soleil aux tièdes rayons.
DON ARIAS. — Celle qui vous a jeté des roses se nomme dona Hencia Coronel.
LE ROI. — Belle personne, mais j'en ai vu de plus jolies.
DON ARIAS. — Les deux piquantes brunes qui étaient à la fenêtre d'après sont dona Ana et dona Beatrix Mejia, deux soeurs dont le jour reçoit une nouvelle splendeur. Celle qui, blanche et blonde...
LE ROT. — Je n'ai pas besoin de son nom. Tu vas la comparer au marbre et au lis, n'est-ce pas? Ta description qui ne finit point m'oblige à te révéler ma peine. — Que parles-tu de brunes et de blondes? J'ai vu la grâce en personne, et d'elle tu ne parles point. Qui est celle qui, à son balcon, attira tellement mon attention, que je m'arrêtai en suspens, et lui ôtai mon chapeau? Celle dont les deuxyeuxsont des éclairs, non moins capables d'embraser que les feux de Jupiter, et qui, sans le savoir, me donnent la mort; celle qui, parmi les ténèbres, brillait comme le soleil, et paraissait comme une aurore dans la nuit, celle dont la beauté éclipsait ses purs rayons, celle...
DON ARIAS. — J'y suis, monseigneur. Ce miracle de beauté, on l'appelle Y Etoile de Séville.
LE ROI. — Si elle est plus belle que le soleil, c'est une
iB L'ETOILE DE SEVILLE.
X offense que ce nom. Gomment Séville ne sent-elle pas que l'éclat de sa beauté mérite d'être appelé soleil, puisque, pareille à l'astre du jour, elle échauffe et vivifie? < DON ARIAS. — Son nom de famille est dona Estrella ^ Tabera. Elle a un frère qui, naturellement, veut ia marier à Séville.
LE ROI. — Et ce frère se nomme.:.
* DON ARIAS. — Buslo Tabcra. Il est régidor* de Séville^
titre que justifie sa qualité.
V LE ROI. — Est- il marié ?
DON ARIAS. — Non. Asire principal dans la sphère de Séville, comme sa sœur est étoile, — l'étoile et le soleil vivent réunis.
LE ROI. — Bonne est l'étoile qui m'a conduit à Séville, et je tne féliciterai beaucoup, si elle est aussi heureuse que je - le souhaite. Quel moyen trouveras-tu, don Arias, pour que je voie Estelle, pour que je lui parle ?
DON ARIAS. — Vous vcrrcz cette étoile favorable, nonob-
. stanl le voisinage du soleil. Vous pouvez élever son frère
en dignité. L'honneur le plus rigide résiste mal aux assauts
' de la faveur. Soyez-lui favorable; les grâces ont le pouvoir
de forcer les résistances, d'obtenir l'impossible. S'il accepte
vos offresj il s'oblige, et, se sentant obligé, il voudra re-
' connaître ce qu'il a reçu. Donner vaut une inscription sur
" le bronze.
LE ROI. — Mande-le ici de ma part, et arrange-toi en même temps pour que, cette nuit, je puisse toir Estelle chez elle, bel astre qui dans mon âme allume mille feux.-
(Don Arias sort;)