BUSTO, ESTELLE
ESTELLE. — Qu'y a-t-il?
BusTO. — Il faut te lever.
4. C'est le titre de la tragédie de M. Lebrun, de T Académie française, représentée pour la première fois, au Théâtre -Français, le \*^ mars 4826.
ESTELLE. — A peine le soleil endormi quitte les balcons de l'Aurore, en semant sur ses pas les saphirs, et seul, plein de trouble, affligé, tu m'obliges à quitter ma couche I Bis, s'est-il passé quelque chose de mauvais où je sois complice?
BUSTO. — C'est à toi de le dire.
ESTELLE. — A moi? Que dis-tu? Es-tu fou? es-tu toimême? — Moi, un délit? mais, il me semble que c'est à toi qu'il faut l'imputer : car, ta seule question est une offense. Ne me connais-tu pas? Ignores-tu quelle je suis? Vis-tu jamais dans ma bouche des paroles peu d'accord avec l'honneur qui est ma règle? Et si tu n'as jamais rien vu qui te puisse induire en soupçon, que me parles-tu de délit?
BUSTO. — Ce n'est pas sans motif que j'en parle. ESTELLE. — Sans motif?
BUSTO. — Ah î Estelle, ici, cette nuit... ESTELLE. — Achève; si tu me trouves coupable, je m'offre moi-même au châtiment. — Que s est-il passé ici cette nuit ^?
BUSTO. — Le cours des astres indiquait à peine le milieu de la nuit, lorsque, rentrant chez moi, j'ai trouvé le roi seul, embossé dans son manteau, non loin de ta propre chambre.
ESTELLE. — Qu'as-tu dit?
BcsTO. — La vérité! — Demande-toi, ma sœur, ce qui pouvait attirer dans ma maison le roi, seul, à pareille heure, sinon Estelle... Mathilde était avec lui : elle s'enfuit au bruit de mes pas... Dès lors, mon honneur a compris. Je tire mon épée. — Qui va là? dis-je. Il me répond . un homme. — Je fonds sur lui. Il m'évite, et me déclare, . Estelle, qu'il est le roi. Je l'avais déjà reconnu, et cette/ découverte m'avait complètement bouleversé. Quel moment! Quel supplice I Lui, cependant, furieux de se sentir offensé, m'attaque à son tour avec vigueur. Mes pages arrivent avec des flambeaux. Le roi se dérobe en tournant
1. Lope gâte ici par des métaphores tirées de l'astronomie, du soleil et des étoiles, cette situation d'une simplicité si pathétique.
32 L'ÉTOILE DE SÉVILLB.
le dos, et sort sans être reconnu. Je pressai resclave de me dire la vérité, et elle me l'avoua sans qu'il fût besoin de menaces. Elle tenait un papier signé du roi, qui lui accordait la liberté : première pièce du dossier qui doit mettre en lumière son attentat. Je la chasse aussitôt, de peur que 1. son haleine ne répande des germes de déshonneur dans
cette noble maison; mais je la rejoins à la porte. Je la saisis, et la chargeant sur mes épaules, je me dirige à grands pas vers l'Alcazar, et en punition de son méfait, je la pends à la grille des fenêtres. Je veux que le roi apprenne qu'il existe des Brutus, capables de châtier les Tarquins. — Maintenant, tu sais tout. Notre honneur, Estelle, est en péril. Contraint de fuir, je dois te donner un époux^ Sancho Ortiz sera le tien. Son courage te mettra à l'abri de la colère du roi, et je puis partir en sécurité.
ESTELLE. — Ah Èusto! quc je baise ta main pour le service immense que tu m'as rendue
BusTO. — Aujourd'hui même tu seras son épouse] prépare tout pour cela. En attendantj discrétion et silence j mon honneur le veut ainsi.
(Il sort.)
ESTELLE. — 0 amour! ô bonheur! tu es à moi maintenant, tu ne peux m'échapper; Et, cependant, qui peut prédire la fin du commencement, s'il est vrai qu'entl*e la coupe et les lèvres un sage craignit le péril.
BGÈNE YI
Salon de TAkazar; LE ROI, tenant ù la main deux papiers ^ DON ARIAS.
■^ DON ARIAS. — Sancho Orliz est dans l'antlchattibre, qiii
attehd les ordrds de Votre Majesté.
LE ROI, à part. — Tout est embûches en amour. Néan- \ moinSj je me sens étnu de pitié. Sous ce pli cacheté j'indi-
4 . L^élan est beau ; mais pas une larme donnée au sort de la malheureuse esclave, et c'est une jeune fille qui parle* Cela en dit beaucoup sur les mœurs et sur le caractère national.
(fue le nom du traître, et demande sa raort. Je* déclare, dans cet autre, que c'est moi qui ai donné Tordre de le tuer. La responsabilité du meurtrier est ainsi à couvert. [Haut.) Fais-le entrer, et ^demeure à la porte, après avoir mis le verrou.
DON ARIAS. — A la porte?
LE aoi. — Oui; je veux qu'il croie que l'affaire n'est connue que de moi. Ma soif de vengeance me parait ainsi mieux assurée.
DON ARXAS, — Je vais l'appeler.
LE ROI, à part. — Amour, je crains de ne pas t'élever ici un glorieux trophée.
(Entre don Sanch^)
DON SANCH© — Que Volro Majesté fasse à mes lèvres la faveur de lui baiser les pieds.
LE ROI. — Levez-vous; ce serait vous humilier. Levezvous.
DON SANcaçi — Mon seigneur... *
LE ROI, à part. — Il a bon air.
DON sANCHfi — Ne vous étonuez pas, sire, de mon trouble. Dépourvu de rhétorique, et n'étant pas orateur...
LE ROI. — Expliquez- vous. Que remarquez-vous en moi?
DON SANCH1& — La valeur unie à la majesté. Je vois en • VOUS une image de Dieu : le roi n'est-il pas son représentant sur la terre? Je crois en vous comme en Dieu même. Mon redouté seigneur, je suis aux ordres de Votre Majesté.
LE ROI. — Êtes-vous remis?
DON SANCHfik — Jamais je ne me vis si honoré que je le suis aujourd'hui.
tERoi. -^ Je vous aime et vous suis attaché à raison de votre mérite. Et comme vous devez avoir quelque souci de savoir dans quel but je vous ai mandé, je vais vous le dire, 6t m'assurer que j'ai en vous un bon serviteur. — Mon intérêt commande le meurtre d'un homme, et veut que ce «ieuptre soit secret* Je vous ai choisi pour cette mission.
DON SANca© — Cet homme est-il coupable ?
lERoi; — Il est coupable.
JiON SANCnç> — S'il est coupable, pourquoi ce mystère ?
Vos jugos peuvent ordonner son exécution en public. Le faire tuer en secret, c'est vous accuser vous-même ^ c'est donner à entendre que vous voulez la mort d'un innocent. Si cet homme n'a commis qu'une faute légère, seigneur, je vous demande sa grâce.
LE ROI. — Sancho Ortiz, je vous ai mandé non pour être son avocat, mais pour lui donner la mort. Quand' j'ordonne que cet homme meure d'un coup assuré mais secret, c'est que le secret importe à mon honneur. Croyez vous qu'il mérite la mort, le criminel de lèse-majesté ?
DON SANCHO — La mort sur le bûcher.
LE ROI. — Eh bien ! le crime de lèse-majesté est celui de cet homme.
DON sANCHfip — Sire, c'est moi maintenant qui vous demande sa mort. S'il en est ainsi, fût-il mon propre frère, j'obéirai ; je n'hésite plus.
LE ROI. — Votre parole et votre main.
DON sANcnft^, donnant sa main, — Et avec elle mon âme
) et ma foi.
LE ROL — On le rencontre à l'écart, et on le dépêche.
DON sANCHiC? — Sire, je suis soldat, je m'appelle Roelas.
A moi une trahison! à moi un guet-apensî Non, corps
pour corps, sur la place, dans la rue, aux yeux de tout
i Séville. Tuer un homme sans danger pour soi-même est
' une tache qui ne se lave point, et la victime d'une trahison
^ gagne plus à mourir que le traître.
LE ROI. — Comme il vous plaira. Voici un papier qui dégage expressément votre responsabilité. (// lui remet le papier,) Lisez.
DON SANCBiÊ? lisant, — « Sancho Ortiz, je vous charge, « pour moi et en mon nom , de donner la mort à l'homme « désigné dans ce papier. Je me porte fort pour vous, et si « vous êtes inquiété de quelque manière, je vous promets, « par ces présentes, de vous couvrir de ma protection : « MOI, le Roi. »
DON sANCHiî? — Comment Votre Majesté paraît-elle si
< . On dirait qu'il y a dans tout ceci quelque aUusion voilée au meurtre d'Escobedo, assassiué par ordre de Philippe II. Lope pourrait bien être ici l'interprète vengeur de Topinion.
peu me connaître? A moi, un papier, un engagement écrit? — Non. Ici ma loyauté se lie en vous plus qu'en tous les papiers. Si l'effet de vos paroles est tel qu'il opère sur les montagnes, s'il est aussi inévitable qu'assuré, en me donnant votre parole, seigneur, vous rendez tout papier inutile. Sans ce papier, l'homme désigné est plus sûr de périr qu'avec lui. Votre parole perd à un engagement par écrit. (// le déchire,) Vous ne tarderez pas à être obéi. Je [" ' ne vous demande pour réponse que d'obtenir la main de \ la femme que j'aime. w
LE ROI. — Fût-elle la plus grande dame de Castille , je ' vous raccorde.
DON SANCHiQ — Puisse l'Arabe s'humilier devant Votre Majesté ! Que la mer voie triompher sa royale et glorieuse bannière !
LE ROI. — Sancho, vos vaillants exploits recevront leur ^ récompense. — Cet autre papier vous dira le nom de ♦ l'homme qui doit périr. (// lui remet le papier,) Ne soyez * pas étonné en l'ouvrant. J'ai ouï dire qu'il est un des vaillants de Séville.
DON sANCu© — C'est ce que nous allons voir.
LE ROI. — Ce secret, Sancho, demeure entre nous deux. -^ Je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Vous m'entendez. .. Diligence et mystère.
(Lo roi sort.)