‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 45 sur 226 · ESTELLE, TEODORA · texte numérisé non relu

ESTELLE, TEODORA

ESTELLE, à sa toilette. — Suis-je bien mise? je ne sais, tant j'ai mis de hâte à m'habiller. Donne-moi un miroir, Teodora.

TEODORA. — Il faudrait, madame, vous mirer en vousmême. Où trouver plus fidèle miroir? Quel est le cristal qui réfléchit jamais tant de beauté?

ESTELLE. — J'ai le teint échauffé, le visage altéré.

TEODORA. — Effete de pudeur et de crainte. Le sang monte à vos joues pour sal^r votre bonheur,

ESTELLE. — 11 me semble voir mon époux, le visage inondé de joie, qui vient m'ofifrir la main avec mille tendres caresses. Il me semble entendre ses doux propos. Je Técoute, et mon âme qui s'échappe par mes yeux essaye vainement de dissimuler son ivresse. Jour fortuné, Teodora, que ne dois-je pas à mon étoile ?

TEODORA. — On dirait qu'il y a du bruit dans la rue. — Ah! le miroir est tombé! (Le relevant,) C'est par jalousie. Le voiià maintenant en mille pièces.

ESTELLE. — Il s'est brisé?

TEODORA. — Oui, madame.

ESTELLE. — A merveille. Il comprend que j'attends le cristal où se mireront mes yeux. Laissons donc se briser

JOUENÉB It, ScèNE X. 41

le miroir, chère amie; désormais, je ne veux en ftvoir d'autre que les yeux de mon époux K

CEntre Clarindo en habit de grand gala.)

CLARiNDO. — Voilà, madame, qui n'annonce que bonheur et joie. Les plumes au chapeau sont synonymes de bans de mariage. — J*ai remis h mon maître votre billet, et il m*a donné cette bague en étrennes.

ESTELLE. — Je veux faire un marché avec toi. Prends ce diamant, et donne-moita bague.

CLARINDO, ôtant sa bague, — La pierre s'est fendue en deux. Ce sera de chagrin. On dit que l'hyacinthe souffre de cemaP, même quand on Ta ôtée. Elle est brisée par le milieu.

ESTELLE. — Peu impoHe. Je suis charmée que les pierres paraissent sensibles à mon bonheur, à mes joies. Jour fortuné! ô mes amis, quelle étoile est la mienne!

TEODORA. — Il y a foule en bas dans le vestibule.

CLARINDO. — On dirait des gens qui montent par Tescalier.

ESTELLE. — Comment soutenir le poids de ce bonheur?

Page 1