‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 48 sur 226 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Entre DON MANUEL.

DON MANUEL. — Dofia Estrella fait demander à Votre Majesté la permission de lui baiser les mains.

LE ROI. — Qui l'en empêche?

DON MANUEL. — Lc pcuple, sirc.

LE ROI. — A quel propos? — Donnez-moi un fauteuil, et faites entrer à l'instant.

DON MANUEL. — Je cours la prévenir.

LE ROI. — Je vais voir celte beauté obscurcie, et pareille à l'étoile qui brille au sein de la tempête.

DON MANUEL. — La voici : son éclat est encore pareil à celui du soleil, mais du soleil voilé par les brouillards du matin.

(Entre Estelle accompagnée de sa suite»)

ESTELLE. — Don Sauchc, roi illustre et très-chrétien de Castille, non moins célèbre par tes exploits que fameux par tes vertus, la malheureuse Estelle, voilant ses rayons sous de noirs habits de deuil, symbole de sa douleur, vient te demander justice, à condition que tu ne seras pas l'exécuteur de sa vengeance ^ Laisses-en le soin à mon choix.

^ . Un ancien usage de TEspagne donnait au plus proche parent du . mort le droit de décider du sort du meurtrier.

Je ne veux pas retenir mes larmes. Noyés de pleurs, mes yeux t'expriment suffisamment mes regrets. — r J'aimais Tabera, ce frère qui oublie aujourd'hui ses douleurs terrestres, en foulant l'azur des célestes parvis. Ce frère qui me protégeait, je le regardais comme un père, me guidant avec respect d'après ses conseils. Je vivais heureuse avec lui, sans permettre aux rayons du soleil de me ternir, n'ayant d'ailleurs que rarement occasion de m'en défendre. Séville enviait notre union. A ses yeux, Tabera ne vivait que pour Estelle. Un chasseur barbare vient à bander la corde de l'arc, dont le trait cruel va frapper mon frère, et détruit ma félicité. J'ai perdu mon frère, perdu un époux. Je demeure seule ; et tu ne parais pas songer à tes devoirs de roi, dont rien pourtant ne saurait te dispenser. Faismoi justice, seigneur. Livre-moi le coupable; remplis ton devoir en ce point, mais laisse-moi fixer la peine.

i^ ROI. — Calmez-vous, et essuyez ces beaux yeux, si vous ne voulez que mon palais s'embrase, car les étoiles sont larmes du soleil, comme chacun de ses rayons est top£^^ze. Rendez à l'aurore ses trésors, et que le ciel les récèle jaloux, car il n'est pas bon qu'ils se perdent sur h terre. — Prenez cet anneau; il abaissera devant vous les portes du château de Triana\; on vous livrera le prison-» nier. Soyez pour lui la tigresse des rochers d'Hyrcanie, sans oublier qu'à la honte de l'homme les animaux sauvages lui servent quelquefois d'enseignement.

ESTEu^. — Seigneur, ici la vertu consiste dans la rigueur ',

Si Tabera est mort, il demeure un Tabera, Si sur mon visage reposait l'honneur de ma maison, mes mains l'arîangeraient de manière qu'il devînt l'effroi des plus cruels tyrans,

(Tous sortent, à l'exception du roi.)

LE ROI. — Si Sancho Ortiz lui est livré, je crains qu elle

4 • Formidable forteresse, de construction arabe, devenue depuis, comme VÀljaftria de Saragosse, le siège du tribunal de l'Inquisition. Elle fut presc^ue entièrement détruite, en 4 626, par un débordement du Gnaàalquivir. On en voit encore quelques débris.

S> Le texte est ici incomplet : il manque une octave, dans laquelle le roi faisait probablement quelque allusion {^ la beauté d'ïatelle*

ne le tue de sa propre main. Faut-il qu'en un vase de si rare perfection Dieu permette que se trouve la cruauté? Voyez les conséquences d'un moment d'erreur. J'ai armé la main de don Sanchêi et en ce moment je le livre. Quand l'amour pénètre sous la pourpre des rois, il ne reconnaît plus d'autre loi que son caprice.

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