‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 49 sur 226 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Prison dans le château de Triana.

DON SANCHgi CLARINDO, musiciens.

DON sANCHf? — Eh bien ! Clarindo , mon aventure ne t'aura pas inspiré quelques vers?

CLARINDO. — Des vers, monsieur, quand la poésie est si mal récompensée? A la dernière fête sur la place, plusieurs me commandèrent des vers; depuis, me rencontrant dans la rue, comme s'ils avaient eu affaire à leur tailleur : Eh bien! disaient-ils, mon compliment est-il prêt? Ils étaient plus pressés que s'il se fût agi d'une reprise. Si j'avais eu de quoi manger, j'aurais été plus muet qu'Anaxagore, et j'aurais envoyé promener les génies grecs et latins.

(Entrent les alcades et don Arias.)

CLAHiNDO. — Je crois, monsieur, que l'on vient vous lire votre sentence.

DON SANCH^, aux musiciens. — Vite, vous autres, chantez-moi un air. — Oui, la mort est bienvenue, et je veux par des chansons faire paraître mon contentement. Je veux en outre leur faire voir que mon cœur ne tremble pas, et qu'il sait être calme devant la mort.

CLARINDO, à part. — Admirable sang-froid ! Que ferait de mieux un ivrogne allemand, au nez rougi par les caresses de la bouteille?

(Les musiciens cbautent.)

<( Puisque mon plus grand malheur consiste en ce que « je vis, je vais obtenir de la mort ce que d'autres gagnent « à vivre. »

CLARINDO. — L'énigme est jolie, ma foi!

DON SANGUC^ — Spirituelle et de circonstance. LES MUSICIENS Continuant. — a II n*est rien qui vaille la « mort à celui qui vit en mourant. »

(Les musiciens sortent.)

DON PEDRO. — De la musique, monsieur? Est-ce bien le moment?

DON sANGHSk — Gonuaissez-vous pour un prisonnier meil* leur moyen d'alléger sa souffrance?

DON FARFAN, à don Pedro. -~ Quand la mort est sus- \ pendue sur sa tête, et qu'il doit attendre d'instant en instant la sentence fatale, il se fait faire de la musique? . BON SANCHÊ? — Je suis cygne, et j'attends la mort en chantante

DON FARFAN. — L'instant fatal est arrivé.

DON sanchQ — Les pieds et les mains je vous baise pour ^ la nouvelle que vous m'apportez. Jamais ne m'apparut plus belle journée.

DON PEDRO. — Sancho Ortiz de las Roelas, dites, recon- ^ Baissez- vous avoir donné la mort à Busto Tabera?

DON SANcnfi — Oui, je le déclare hautement. — Cher- v chez des tourments nouveaux qui fassent oublier à l'Espagne Mézence et Phalaris. ^

DON FARFAN. — Vous l'avcz tué; par quel motif?

DON SANCH© — Je Tai tué, je le reconnais. Quant au vmotif que je parais cacher si bien, que quelqu'un le dise, s'il le connaît. Pour moi, j'ignore la cause de la mort de ^ Busto; tout ce que je sais, c'est que je l'ai tué sans la connaître.

DON PEDRO. — Mais il y a trahison à tuer un homme sans motif.

DON sanch£ — Il faut bien qu'il en ait fourni à quel- ^ qu'un, puisqu'il est mort.

DON PEDRO. — A qui?

BON sANGHip — A cclui qui m'a mené au point où je suis, c'est-à-dire au commencement de la fin.

DON PEDRO. -* Son nom.

4 • "S&ïr'A bien sûr que Lope ne se moquât pas quelquefois de son public? Que d^espril hors de sa place ! et cela après le pathétique admirable ie la deuxième journée.

48 L'ETOILE DE SEYILLE*

DON sancdA •— Je ne puis le dire : on m'a demandé le secret. Magnanime par le bras, je dois Tètre aussi par mon silence; et pour me mettre à mort moi-même, qu'il vous suffise de savoir que je l'ai tué, sans m'en demander le motif.

DON ARIAS. — Seigneur Sancho Ortiz, je viens ici, au nom et à la requête de Sa Majesté, vous demander de déclarer quelle est la cause de celte déplorable aventure; s'il y a là dedans un ami, une femme, un parent, ou quelque grand seigneur de ces royaumes. Et si vous avez de lui quelque papier, quelque caution ou convention écrite ou signée, faites-le connaître sur-le-champ, comme c'est votre devoir.

DON SANCHÉl -^ Si je le fais, monsieur, ce devoir, je le trahirai. Diles, je vous prie, à Sa Majesté, que je sais tenir mes promesses. Si le roi s'appelle Sancho le Brave, vous savez que je porte le même nom. Dites-lui que je pourrais avoir en effet un papier; mais il m'offense en me le demandant, car il m*a vu le déchirer, — J'ai tué Busto Tabera; je pourrais être libre d'un mot. Ce mot, je ne le dirai pas, sachant que ce serait violer ma parole. Je suis xûi en ce <- 1 ^ que j'ai tenu la mienne; j'ai fait ce que j'avais prorais.* Que T»^ celui qui a promis fasse de même; qu'il soit esclave de sa /^^ parole comme moi. ^

• DON ARIAS. — ' Si d'un mot vous pouvez vous justifierj c'est folie que de le taire.

DON sANCHô. — Je sais qui je suis; en demeurant ce qua je suis, je me vaincs moi-môme par le silence, et je fais ■ affront à qui se tait. Chacun sent ce qu'il est, et fait paraître ce qu'il est par ses œuvres. Ici, les actes seront cou- ^Jormcs h ce que nous somnies tous deux.

DON ARIAS. — Je vais répéter vos paroles à Sou Altesse*

DON PEDRO. — Seigneur Sancho Ortiz, vous avez agi bien à la légère, et il y a peu de réflexion dans cette conduite.

DON FARFAN. — Vous avcz gravcmeut offensé le Corps municipal de Séville. Votre vie est entre ses mains, et sa colère peut faire tomber votre tête.

(Les alcades sortent suivis de don Arias.)

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