SCÈNE V
La campagne.
ESTELLE, toujours voilée, DON SANGHÔ.
j'use envers vous. Allez avec Dieu ; partez, vous êtes libre. X — Vous hésitez I Qu'attendez-vous ? Pourquoi tarder? C'est
V du temps perdu. Partez; un cheval vous attend. Votre valet a de l'argent pour la roule.
DON SANCH0 — Madame, que je baise vos pieds I
ESTELLE. — Non; ce n'est pas le moment. ' DON SANCHt> — Pardon : j'ai besoin de savoir à qui je dois ma délivrance, pour que je puisse, à l'occasion, reconnaître un si grand bienfait.
ESTELLE. — A une femme qui vous est dévouée. — Votre liberté est en mon pouvoir; je vous la rends. Allez avec Dieu.
DON SANCHi>. — Je ne bouge pas d'ici si vous ne me dites qui vous êtes^, ou si vous ne levez votre voile.
ESTELLE. — Je ne puis en ce moment.
" DON SANCHfii — Je veux payer la dette de ma liberté, de ma vie; je veux savoir à qui je suis redevable d'un tel bienfait, afin de m'acquitter un jour.
V ESTELLE. — Jc suis unc femme de haut rang, et, pour dire la vérité, la femme qui vous aime le plus au monde, et à qui vous voulez le plus de mal. Adieu !
^ DON sANCHfii — Je n'en ferai rien, si vous ne vous dévoilez
sur l'heure.
^ ESTELLE. — Puisqu'il le faut... [Levant son voile,) Reconnais-moi.
DON SANCHE. — Sefiora! Estelle de mon âme! ?» ESTELLE. — Je suis l'étoilc qui te guide et te dérobe à
V la mort. Fuis; tu le vois, l'amour a étouffé la voix de ma yy j colore. Je t'aime et ne veux être que ton astre favorable.
DON SANCHÉi — Toi, belle et resplendissante auprès de
ton mortel ennemi! Toi si sensible! Sois moins généreuse
envers moi : la compassion est ici cruauté, puisque le chef-
^ timent serait compassion. Fais-moi donner la mort. Tu ac-
'' corderais la liberté à l'homme qui a tué ton frère?... Une
^ faut pas que je vive quand ma main a versé son sang. Il
est juste que celui qui s'est privé d'un tel ami se perde lui-
4 . Il a dû le deviner dès le premier mot d'Estelle. Mais la poésie espagnole se plaît dans ce monde enchanté, dans ce milieu vague et romanesque que nous n'admettons qu'à l'Opéra.
môme. Libre maintenant, je me livre à la mort, à celle mort que j'invoquais quand j'étais prisonnier.
ESTEUE. — Mon amour est plus fort, plus vaillant; il le sauvera la vie.
DON SANCH© — Tu veux me délivrer, et moi je vais chercher la mort, car si tu montres qui tu es, je dois faire voir qui je suis.
ESTELLE. — Pourquoi mourir?
DON SANCH© — Pour to veugcr.
ESTELLE. — De quoi?
DON sanchO — De ma trahison.
ESTELLE. — Tu es cruel.
DON SANCHO — Non, je suis juste.
ESTELLE. — Tu n'as plus de partiel
DON sanchO — L'amour est ma partie.
ESTELLE. — C'est mo punir. V
DON SANCHO — Non, c'est t'aimer. ^
ESTELLE. — Gomment le prouves-tu? ^
DON sanchc — Par ma mort.
ESTELLE. — Un mot encore.
DON SANCH© — Je n'écoute rien.
ESTELLE. — Où vas-tu?
DON sANCHi^. — A la mort, puisque c'est t'offenser que ' de vivre.
ESTELLE. — Vis ct sois libre. '
DON SANCHO. — Ce n'est pas juste.
ESTELLE. — Qui t'accuse?|
DON SANCH0. — Ton dédain.
ESTELLE. — Moi? je t'aime.
DON SANCH© — 11 n'importe.
ESTELLE. — Y songes-tu?
DON SANCH© — Je songe à mon honneur. '
ESTELLE. — Va donc, insensé, va mourir; mais je ne le survivrai pas.
(IIb se séparent.) ^' Va, je suis ta partie et non pas ton bourreau. (Le Cid.)