SCÈNE VI Salon de rAlcazar
LE ROI, DON ARIAS
LE ROI. — II ne veut pas avouer que je lui ai donné Tordre?
DON ARIAS. — Je ne vis jamais bronze plus ferme. Il s'est d'abord renfermé dans une complète dénégation, et a fini par dire qu'ayant tenu sa promesse, c'est à l'homme envers qui il s'est oblige à tenir la sienne.
LE ROI. — Il espère venir h bout de moi par le silence.
DON ARIAS. — Il s'y croit parvenu,
LE ROI. — Il a été fidèle à sa parole, et je me sens humilié de ne pouvoir tenir celle que je lui ai donnée dans un moment de dépit.
DON ARIAS. — Cette parole donnée, vous devez la tenir.. ; C'est lî\ le devoir du premier venu. Mais la parole d'un roi se transforme en loi en tombant de ses lèvres, et tout doit s'incliner devant la loi.
LE ROI, — Oui, si on interprète la loi par la raison na- ^ turelle.
' , DON ARIAS. — Il le faut bien. Un sujet ne demande pas la loï au roi : il n'est tenu qu'à l'exécuter à Faveugle, sans •autre information. C'est au roi à réfléchir. Vous avez aujourd'hui promulgué la loi sur ce papier, et puisqu'il Ta exécutée, vous avez à subir les conséquences de la loi que vous avez faite en lui ordonnant de tuer Busto Tabera. Si la loi n'avait pas existé par votre fait, il n'aurait pas songé à le tuer.
V LE ROI. — Quoi I je suis forcé de déclarer que c'est moi qui ai commandé de lui donner la mort, et que j'ai usé dei cette cruauté envers un homme qui ne m'avait fait aucune ^ offense? Que dira de moi, don Arias, la Municipalité de Séville, en voyant que je suis l'auteur du meurtre? Que dira-t-on en Castille? en ce moment où don Alphonse me proclame usurpateur, et où le Souverain Pontife me
JOURNEE III, SCEXE VI. So ^
flétrit de ses censures ^. Peut-ôtre en viendra-l-il à a[>- ^ *^ payer le parti de mon neveu, dont le succès est dès lors k assuré. J'aurais tort, je le crois. — D'un autre côté, laisser r mourir Sancho Ortiz est une honte. Cruelle perplexité ! |
DON ARIAS. — Votre Majesté peut gagner les alcades >• ^^ par des caresses, et leur demander de se montrer clémcirts, en n'exigeant pour le crime d'autre chAlimeut que l'e^t^l, Sancho Ortiz sera donc puni. Votre Majesté se déclare en- ^' suite pour lui, et le fait l'objet de quelque faveur. Vous -^ pouvez, par exemple, lui donner un commandement sur la frontière.
LE ROI. — Tu as raison. Mais si, moyennant Kanneau que je lui ai remis, Dona Estrella a déjà poussé la chose à l'extrême ? Que faire alors ?
DON ARIAS. — Il y a remède à tout. J'irai m'assurer en votre nom de sa personne, sous quelque prétexte; puis, ♦ sans accompagnement et sans bruit, je la conduirai à l'Alcazar. Là, vous l'amènerez à votre but; et, comme - * moyen, vous pourrez, seigneur, lui proposer de la marier à quelque grand de la Cour. Sa personne et sa noblesse méritent un époux de haut rang.
LE ROI. — Quel regret j'ai de ma faiblesse, don Arias, et qu'il a raison ce philosophe qui disait que celui-là seulement mérite le nom de sage, qui sait user à propos de sévérité ou de clémence. — Oui, va t'assurer de dona ■• Estrella; cette mesure met fin à mon cruel embarras. Je ' l'apaiserai en lui donnant pour époux un ricohombre de Castille; je lui donnerais mon trône, si je le pouvais, car, ce frère, cette sœur sont dignes de l'immortalité.
DON ARIAS. — Les gens de ce pays-ci font vraiment pâlir la vertu romaine.
(Il sort.)
<. Allusion aux démêlés de don Sanche avec son père, Alphonse X, et son neveu l'infant de la Cerda. Don Sanche s'était fait proclamer roi de Castille, au détriment de son neveu, et malgré la volonté f( rmelle de W)ii père, qui avait invoqué centre lui l'autorité du Saint-Siège,