SCÈNE VIII Entre UN SERVITEUR
LE SERVITEUR. — Lcs dcux premiers alcades demandent à voir Votre Majesté.
LE ROI. — Qu'ils entrent. Ils peuvent garder leurs verges\ (Sort le serviteur,) J'espère pouvoir tenir ma parole ^ à Sancho Ortiz, sans trahir mon secret.
(Entrent les deux alcades.)
DON PEDRO. — Sire, la cause est entendue, et la justice ^ doit suivre son cours.
LE ROI. — Qu'elle le suive. Je vous demande seulement de considérer ceci. Vous êtes pères de la patrie, et la justice "* gagne quelquefois à être tempérée par la clémence. Sancho Ortiz est régidor de Séville, comme l'était celui qui n'est plus; si l'un demande vengeance, l'autre réclame la * pitié.
DON FARFAN. — Nous sommcs premiers alcades de ^ Séville; sur nous repose en ce moment le fardeau de sa confiance et de son honneur. Ces verges sont l'emblème de Votre Majesté. Si l'on abuse de votre image sacrée, ^ c'est une offense à voire personne. Tenues en droiture, ces verges regardent Dieu; si elles plient et fléchissent, elles s'inclinent Vers Thomme, et s'éloignent du ciel en faiblissant.
LE ROI. — Je ne demande point qu'elles fléchissent; je veux seulement que votre justice s'accorde avec l'équité. .
DON PEDRO. — Sire, c'est au nom de Votre Majesté que nous rendons la justice. A votre sanction sont liées les espérances des criminels. Sauvez la vie à Sancho Ortiz, ' puisque vous n'avez de compte à rendre qu'à vous-même. Dieu fait les rois; Dieu transporte de Saûl à l'humble David les insignes de la souveraineté.
LE aoi, à Far fan. — Entrez ici [lui indiquant une \
4. Insigne de la dignité du juge. — La verge (eara) était marquée d'une croix dans sa partie Bopérieure, sur laqueUe on prêtait ferment en jastice.
porté); examinez les motifs de la sentence, et que Sancho Ortiz subisse le supplice ordonné par la loi. Vous, don Pedro de Guzman, un mot en particulier, je vous prie.
(Sort Farfan de Ribera.)
DON PEDRO. — Que souhaite Votre Majesté?
LE ROI. — En donnant la mort à Sancho, mon cher don Pedro, vous ne rendrez pas la vie au trépassé ! Évitons les extrêmes. Ne serait-il pas possible de l'exiler à Gibraltar, à Grenade, où il pourrait , à mon service , trouver une mort volontaire ? Qu'en dites- voua ?
DON PEDRO. — Je suis don Pedro de Guzman, qui se met aux pieds de Votre Majesté. A vous appartient ma vie; à vous ma fortune et mon épée.
LB ROL — Embrassez-moi, don Pedro de Guzman. Je n'attendais pas moins d'un si noble cœur. — » Aile/ avec Dieu, et m'envoyez, je vous prie , Farfan de Ribera. (A part,) La flatterie aplanit les montagnes.
(Rentre Farfan.)
PARFAN. — Me voici à vos pieds.
LE ROI. — Farfan de Ribera; j'étais peiné de voir condamner à mort Sancho Ortiz. Mais, 11 s'agirait maintenant de changer cet arrêt en exil. Ce sera une mort prolongée qui durera toute sa vie. Je voudrais votre avis avant de me prononcer.
PARPAN. — Votre Majesté peut sans hésiter confier à Farfan de Ribera des affaires de plus d'importance. Pour son service, il n'est rien que n'entreprenne ma loyauté.
LE ROI. — Je le vois, vous êtes un Ribera. Soyez toujours un modèle de noblesse et de vertu. Adieu. (Farfan se re^ tire.) Je suis content de ma négociation. Sancho Ortiz échappe à la mort, et je tiens ma promesse sans avoir été deviné. Il sera général sur quelque point de la frontière. Je le récompense en l'exilant.
(Rentrent les alcades.)
DON PEDRO. — La sentence est signée, mou redouté seigneur; il ne manque plus que de la soumettre à Votre Majesté.
LE ROI. — D'insignes chevaliers tels que vous l'auront rendue, je pense, dans les termes que je souhaite.
FARFAN. —-Nous nous vantous surtout de notre loyauté.
LE ROI, lisant. — ^ € Mandons et ordonnons qu'il ait la € tête tranchée sur Téchafaud. » — Voilà la sentence que vous m'apportez signée ! Traîtres, c'est ainsi, vive Dieu f que vous tenez la parole donnée à votre roi I
FARPAN. — Ayant déposé la verge, le plus humble de tous devra tenir sa parole, aux dépens de sa vie, aux dépens de son ânoe : la verge en main, que nul ne fasse ou proQODce action ou parole coupable, en considération de qui que ce soit, sur la terre comme au ciel ^.
DON PEDRO. — Dépouillés de nos insignes, nous obéirons* comme loyaux sujets; mais ne demandez pas un déni de justice à dos alcades mayors ayant en main la verge. La< Municipalité de Séville est ce qu'elle est. *
LE ROI. — C'est bien; il suffit; tous vous me couvrez de confusion,