SANCHE, NUNO, PELAGE
NtNO. — Tu me sers de telle manière, Pelage, qu'il faudra que je cherche quelqu'un qui ait l'œil plus ouvert que toi sur les bords de cette rivière. As-tu quelque sujet de mécontentement dans ma maison ?
PELAGE. — Dieu le sait.
NUNO, — Eh bien t tu n'es plus à mon service à partir d'aujourd'hui; car, nous ne sommes pas mariés, que Je sache.
PELAGE. — Plût à Dieu que je le fusse!
NUNO. — Tous les jours quelque porc de perdu.
PELAGE. — Quand le garde a perdu l'esprit, en peut-il être autrement*? Savez-vous une chose? Je voudrais m'établir.
NUNO. — Arrange-toi de manière que je ne sois pas obligé par ta faute...
(Il veut s'éloigner.)
PELAGE. — Un moment, s'il vous plaît; c'est qu'il n'est pas facile d'expliquer...
NUNO. — Alors, il sera difficile d'entendre.
PELAGE. — Voici. — Hier, au moment où je partais : « Vraiment, Pelage, me dit Elvire, tes porcs sont bien gras. »
NUNO. — Bien; et qu'as-tu répondu, toi?
1. Ce rôle de Pelage rappelle de loin le Cyclope d'Euripide. Noui sommes ici en pleine églogne.
PELAGE. — AmeHy comme dit le sacristain.
NUNO. — Bon; mais que signifie tout cela?
PELAGE. — Vous ne comprenez pas?
HUNO. — Ma foi, non.
PELAGE. — Il faut donc m'expliquer.
sANCHE, à part. — L'imbécile ne s'en ira pas I
PELAGE. — Ne croyez-vous pas que c'était une douceur, et qui prouve qu'Eivire a envie de se marier avec moi?
NLTïO. — Sacrebleu !...
PEUGE. — Je ne le dis pas à mauvaise intention, et il ne faut pas vous mettre en colère.
NUNO, apercevant Sanche. — Ah ! Sanche, tu étais là ?
SANCHE. — Oui, et je voudrais vous parler.
NUNO. — Je t'écoute, mon ami. — Toi, Pelage, un moment.
SANCHE. Vous savez, Nuno, que mes parents, pour être ** de pauvres laboureurs, n'en avaient pas moins des ma»| nières honnôles, et une probité sévère.
PÉUGE. — Sanche, vous qui vous entendez aux choses d'amour, lorsqu'une fille riche et jolie dit à un jeune homme frais comme une rose : « Tes porcs sont bien gras,» cela ne veut-il pas dire quelle voudrait bien ce jeune homme pour mari ?
SANCHE. — Certes, le compliment vaut promesse de mariage.
NUNO. — T'en iras-tu, animal?
SANCHE. — Puisque vous connaissez leur nom et leur noblesse, je ne pense pas que l'aveu d'un amour honnête offense le vôtre : je brûle, je meurs pour Elvire.
îÉLAGE. — Il y a tel autre porcher dont le bétail est si sec, qu'on dirait de la viande fumée à la cheminée; mais moi, quand je mène mes bêtes aux champs...
NUNO. — Tu es encore là, misérable! Par la mortl...
PÉUGE. — Eh I ce n'est pas d'Elvire, c'est du porc que je parle.
SANCHE. — Maintenant que vous savez ma tendresse...
ÎÉLAGE. — Maintenant que vous savez ses agaceries...
NUNO. — Y a-t-il un sauvage pareil dans toute l'Amérique?
SANCHE. — Daignez consentir à notre union.
PELAGE. — J'ai ici, voyez-vous, tel cochon...
NUNO. — Le butor! Me rompre aihsi la tête!
PELAGE. — Qai pourrait être maître de chapelle, tant il a la voix belle et forte, surtout lorsqu'il entre ou qu'il sort du hameaii.
NUNO; — Elvire y consent-elle?
sANCHEi -^ Elle approuve mon amour, et m'a autorisé à vous en parler.
NUNO. — Ta recherche Thonore, et elle sera heureuse, puisqu'elle sait discerner en toi les rares mérites qui pourraient te faire prétendre aux partis les plus relevés.
PELAGE. — Si j'avais à moi cinq ou six petits cochons, mes cochons en feraient d'autres, et au bout de quelques années je pourrais aller en coche.
NUNO; — Tu sers don Tello; tu es un des chefs de ses troupeaux. Il est seigneur de ce pays et puissant, non-seulement en Galice, mais en d'autres royaumes. Pais-lui part î de tes projets, Sanche. Tu y es obligé, étant de sa maison. Il est d'ailleurs riche et généreux; il pourra te donner un peu de bétail. Mon Elvire n'a pas grand'chose, et pour la demander il faut être bien amoureux. Tu vois cette chau* mière mal bâtie, aux poutres noircies par la fumée, faute d*issue'. J'ai encore un peu plus loin quelques petits champs, dix ou douze châtaigniers. Autant vaut dire rien, si le seigneur de ce pays ne vient h loh aide en quelque manière*
BANCHE. -^ Je suis fâché que vous mettiez en doute mon amour.
PELAGE. — Par ma foi, c'est lui qui épouse Elvire. Eh bien t je la plante là. Mon amour se tourne ailleurs.
SANCHE. — A celui qui soupire pour sa beauté, que pou* vez-vous donner de plus que cette beauté céleste? je ne BUis point, Nuno^ d'un naturel si vulgaire, que je sois plus touché de sa dot que de ses vertus.
jfUKOi — Il n'y a pas de mal, Sanche, à parler de tes
4 . Lope peint d'aprèi nature. On nout voir encore 6nr la route de Burgos à Madrid de ces maisons sans cneminée. La fumée s'échappe tant bien que mal par une ouverture pratiquée dans la voûte.
projets à toti mallre, et tu peux sans honte le prier de l'honorer par quelque témoignage de satisfaction. Don Tello et sa sœur peuvent le faire aisément, et l'on ne verra dans la démarche qu'une nouvellepreuve d'amour.
SARCHE. -^ J'irai malgré moi, mais enfin puisque vous le voulez, j*frai.
NUNO. — Bien, Sanche; que le ciel te bénisse et te donne une famille nombreus« I — Suis-moi, Pelage.
fÉuGE. — Comment lui avez-vous sitôt accordé Elvire, et devant moi encore ?
NUNO. — Sanche n'est-il pas un jeune homme aimable et bien né?
PÉUGE. — A dire vrai, il ti'en est pas un dans le pays qui le vaille, mais moi, je vous aurais été plus utile dans la maison. Tous les mois je vous aurais donné un petit.
(Us sortent.)
SANCHE. — Viens maintenant, chère Elvire I parais, ma charmante amie.
(Entre Elvire.)